in

Le pays le plus peuplé du monde peut-il fournir des emplois à sa jeunesse ?

Depuis quelques mois, l’Inde est officiellement devenue le pays le plus peuplé du monde, comptant 1,4 milliard d’habitants. Alors qu’elle a longtemps été considérée comme un pays pauvre, son économie surpasse désormais celle de son ancienne puissance coloniale, le Royaume-Uni, et se classe au cinquième rang mondial, tandis que son taux de croissance est l’un des plus élevés au monde.

Ces indicateurs peuvent faire oublier les fragilités structurelles de l’économie indienne, au premier rang desquelles l’emploi et la pauvreté. 45 % de sa population vit avec moins de 3,65 dollars par jour, et elle ne se place qu’au 127ᵉ rang mondial en termes de PIB par habitant. Les taux de croissance spectaculaires de l’économie indienne au cours des vingt dernières années n’auront permis qu’une amélioration modeste des conditions de vie d’une vaste majorité d’Indiens. L’emploi est le principal canal de transmission de la croissance économique vers l’amélioration des conditions de vie ; or il est devenu un sujet majeur d’inquiétude.

Une croissance sans emploi ?

Une expansion économique qui ne créerait pas d’emplois ne saurait induire du développement humain. Et en Inde, l’élasticité emploi de la croissance, c’est-à-dire la variation en pourcentage du nombre d’emplois pour 1 % de croissance, n’a cessé de baisser depuis les années 1970. Elle était de 0,44 au début des années 2000, ce qui signifie que moins d’un demi-emploi est créé pour chaque point de croissance, et a continuellement décliné depuis, jusqu’à devenir négative en 2014 : la croissance détruisait alors des emplois.

[Plus de 85 000 lecteurs font confiance aux newsletters de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

La croissance était alors qualifiée de « sans emploi » ou « jobless growth ». Elle s’établit depuis aux alentours de 0,01. Cela signifie qu’un taux de croissance de 7,2 %, (celui enregistré sur l’année fiscale 2022-2023) permettrait de créer 6 millions d’emplois, tandis que la population active croît de 10 millions d’individus par an, et alors que seuls 4 Indiens sur 10 en âge de travailler cherchent ou ont un emploi.

Cette fin de transition démographique et cet accroissement associé de la population active soulignent l’acuité de la question de l’emploi.

L’emploi repose avant tout sur le secteur manufacturier

La piètre capacité de la croissance indienne à créer des emplois trouve son origine d’une part dans le développement bridé du secteur manufacturier, et d’autre part dans l’essor précoce du secteur des services.

Au cours des années 1970, l’introduction conjuguée de deux législations a entravé la croissance des unités de production et leur capacité à bénéficier d’économies d’échelle.

Premièrement, les amendements de l’« Industrial Disputes Act » en 1976 et 1984, ont introduit des rigidités sur le marché du travail, incitant les entreprises à recourir au travail informel, par ailleurs moins onéreux. Le coût moyen du travail baissant, les industries ont préféré utiliser ce facteur aux dépens du capital. L’intensité capitalistique du secteur était donc relativement faible, de même que la productivité du travail.

D’autre part, une réglementation a été introduite au cours des années 1970 et 1980 pour réserver la production de certains biens à de petites unités, ce qui a entravé l’accroissement de la taille des unités de production.

La conjugaison de ces deux phénomènes – salaires bas et protection des petites unités de production – a découragé le recours au capital et limité la capacité de ces industries à bénéficier d’économies d’échelle. L’emploi dans le secteur manufacturier était alors relativement abondant, mais la productivité du travail y était faible.

Au moment où, dans les années 1990 et au début des années 2000, l’Inde s’est lancée, en partie sous l’égide du FMI, dans l’ouverture et la libéralisation de son économie, les mesures de protection de ces petites industries ont été retirées. Ces dernières se sont alors trouvées confrontées non seulement à la concurrence interne mais également à celle des importations.

Elles ont cherché à accroître leur taille, en privilégiant le recours au capital au détriment du travail. La croissance du secteur manufacturier qui s’en est suivie s’est appuyée sur une hausse de la productivité du travail, tandis que son contenu en emplois a été faible. Ainsi, entre 2011 et 2018, le secteur manufacturier a connu un taux de croissance moyen de 5,8 %, tout en détruisant 3 millions d’emplois.

Un transfert intersectoriel de la main-d’œuvre trop lent

La croissance de l’emploi dans le secteur manufacturier est essentielle pour l’amélioration du niveau de vie d’une grande partie de la population indienne, grâce au transfert intersectoriel de main-d’œuvre. Étant donné que 44 % de la population active est employée dans le secteur primaire – qui, par ailleurs, ne contribue qu’à 17 % du PIB – la productivité et donc la rémunération du travail agricoles sont faibles. Cette surabondance de main-d’œuvre peut en partie s’expliquer par le rôle d’assurance que joue le secteur agricole en Inde. L’emploi étant aux deux tiers informel, les travailleurs ne bénéficient d’aucun filet de sécurité, si ce n’est le travail sur la terre.

Ainsi, malgré une baisse tendancielle depuis trente ans de la part de la main-d’œuvre dans l’agriculture, celle-ci a à nouveau augmenté à partir de 2020 et suite aux mesures de confinement liées à l’épidémie de Covid-19. De nombreux Indiens, privés de moyens de subsistance, sont retournés dans leur village pour travailler dans les exploitations agricoles familiales. Un transfert de main-d’œuvre de l’agriculture vers l’industrie permettrait d’augmenter la productivité et donc les revenus agricoles, tandis que les rémunérations dans l’industrie sont en moyenne plus élevées.

De plus, compte tenu du niveau moyen de qualification de la main-d’œuvre indienne, un tiers de la population active n’a pas reçu d’instruction élémentaire. L’emploi manufacturier semble le plus à même d’absorber ces travailleurs. L’amélioration du niveau de vie de près d’un Indien sur deux dépend de ce transfert de main-d’œuvre, et donc de la création d’emplois dans l’industrie, création bien faible sur la période récente.

La faible contribution du secteur des services

Le secteur des services aurait également pu permettre la création d’emplois, si sa croissance n’avait pas reposé depuis les années 1980 sur des secteurs de niche extrêmement productifs requérant un niveau élevé de qualifications, tels que les services financiers, de communication ou aux entreprises. La part de ce sous-secteur dans la valeur ajoutée et l’emploi dans les services était, en 1983, respectivement de 9 % et 5 %. En 2012, il représentait 30 % de la valeur ajoutée dans les services mais n’employait que 10 % de la main-d’œuvre du secteur.

L’expansion du secteur n’a pas conduit à une création massive d’emplois. Dans de nombreux pays comparables, les parts du secteur des services dans le PIB total et dans l’emploi sont équivalentes. En Inde, le secteur des services contribue aujourd’hui à 48 % de la création de valeur ajoutée, mais n’emploie que 31 % de la main-d’œuvre.

Non seulement la source de la croissance dans les services ne permet pas une création massive d’emplois, mais encore ces emplois requièrent un niveau élevé de qualification, que peu de travailleurs indiens possèdent. Nous l’avons dit : 78 % de la population active n’a pas dépassé le niveau secondaire.

L’emploi : l’enjeu central de l’avenir économique de l’Inde

La création d’emplois dans l’industrie est un enjeu crucial pour l’économie indienne afin d’absorber les nombreux nouveaux entrants sur le marché du travail, de permettre le transfert de la main-d’œuvre de l’agriculture vers d’autres secteurs et donc l’amélioration des conditions de vie, et de rendre la croissance soutenable en favorisant la demande intérieure, l’économie indienne étant peu tournée, pour l’instant, vers les exportations.

L’importance du développement du secteur manufacturier a été reconnue par le gouvernement au travers de la mise en place de plans visant à stimuler cette industrie tels que « Make in India » ou encore le volet industriel du programme « Atmanirbhar Bharat » ou Inde autonome, ainsi que l’assouplissement du droit du travail.

Entre 2020 et 2022, le secteur manufacturier a, à nouveau créé huit millions de nouveaux emplois. Bien que ces chiffres soient encourageants, ils ne sont, pour l’instant, pas à la mesure du défi, compte tenu de l’entrée massive d’actifs sur le marché du travail. L’emploi est un enjeu central de l’expansion économique et de la stabilité politique de l’Inde.

CLIQUEZ ICI POUR LIRE L’ARTICLE SOURCE SUR theconversation.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

GIPHY App Key not set. Please check settings

Mondial-2023: humiliée par le pays de Galles, qualifié, l’Australie est au bord du gouffre

UFC : quand trois combattants se retrouvent sur des brancards dans les couloirs d’un hôpital (vidéo)