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l’histoire secrète du contrôle de la population aborigène en Australie dans les années 1960-1970

En 1967, lors d’un référendum, les Australiens ont répondu oui à la question de savoir si les individus appartenant aux peuples aborigènes (également connus sous l’expression « Premières Nations ») devaient être pris en compte lors des recensements. Ce référendum reste célébré à ce jour comme une date clé pour la reconnaissance de ces personnes et leur accession à une citoyenneté pleine et entière. Mais lorsque ces décomptes ont été effectués, de nombreux experts blancs ont estimé que la population aborigène augmentait trop rapidement et ont pris des mesures pour stopper cette croissance. En cette deuxième moitié de XXe siècle, des pratiques relevant de l’eugénisme allaient être mises en œuvre en Australie.

Les femmes autochtones ont alors été visées par des programmes gouvernementaux secrets de planification familiale, officiellement conçus pour promouvoir le « choix » d’avoir ou non des enfants, mais destinés en réalité à réduire leur fécondité.

Pendant des décennies, les communautés indigènes ont dénoncé les pratiques coercitives mises en œuvre par des fonctionnaires et des experts médicaux en matière de contrôle des naissances et de stérilisation. Aujourd’hui, les historiens trouvent des preuves de ces pratiques en examinant les archives du gouvernement datant des années 1960 et 1970.

Dans les années 1960 et 1970, le gouvernement australien a cherché à réduire le nombre de naissances au sein des peuples autochtones. Photo : Maningrida, 1968. Dept of Lands Collection. Libraries and Archives NT.

L’histoire du contrôle des naissances n’est pas seulement celle de l’émancipation des femmes. Elle est aussi l’histoire de la façon dont les autorités ont employé le contrôle des naissances afin de façonner la population en favorisant le « bon type » de bébés. La naissance d’enfants de couleur, d’enfants handicapés ou d’enfants nés dans des familles pauvres a, à divers moments de l’histoire, été considérée comme un problème qu’il fallait juguler.

Le combat pour le droit à avoir des enfants et à les élever

Des universitaires spécialistes des Premières Nations comme Jackie Huggins et Aileen Moreton-Robinson ont montré à quel point il était erroné et partiel de considérer l’histoire du contrôle des naissances exclusivement du point de vue de l’émancipation féminine. Toutes deux ont démontré que, tandis que les femmes blanches étaient nombreuses à exiger d’avoir accès à la contraception et à l’avortement, les femmes autochtones étaient tout aussi nombreuses à se battre pour leur droit d’avoir et d’élever leurs enfants.

Ce combat a commencé dès le début de la colonisation. La population aborigène s’est effondrée au cours du XIXe siècle, sous l’effet des maladies et des violences dont elle était l’objet : à cette époque, l’existence même des peuples autochtones était en danger.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’Australie blanche considérait globalement que les Aborigènes étaient une « race en voie d’extinction » et que la seule attitude à adopter à cet égard était de faire en sorte que, au moins, « le mourant dispose d’un oreiller confortable » – d’où la mise en place de missions et de politiques « protectionnistes ». Plus tard, ces tentatives ont évalué : il s’agissait désormais, dans la mesure du possible, d’assimiler les survivants au sein de l’Australie blanche.

Dans les années 1920 et 1930, en particulier, de nombreux Australiens blancs étaient préoccupés par la naissance d’enfants dits « métis », craignant que ceux-ci ne compromettent l’émergence de l’Australie blanche qu’ils appelaient de leurs vœux. Des politiques eugénistes interdisant le mariage entre les représentants des Premières Nations et les non-Indigènes ont tenté d’empêcher la naissance de ces enfants.

La plupart des Australiens connaissent aujourd’hui les ravages causés par les politiques génocidaires d’enlèvement d’enfants qui ont créé les fameuses générations volées. Mais ils sont moins nombreux à savoir que les pratiques eugénistes visant à limiter les populations aborigènes se sont poursuivies dans la seconde moitié du XXe siècle.

L’augmentation de la population autochtone

Lorsque les résultats du recensement de 1966 ont été publiés en novembre 1967, ils ont révélé que la population aborigène connaissait une augmentation rapide. D’autres rapports attestant de la croissance de cette population n’ont pas tardé à être produits.

En août 1968, le Canberra Times a rapporté que le taux de natalité des Aborigènes était « deux fois supérieur à la moyenne australienne » et que le taux de natalité des « Aborigènes pur sang » allait bientôt « égaler ou dépasser celui des « partiellement aborigènes ».

École maternelle de Bamyili, 1969. Tschirner Collection, Libraries and Archives NT.

L’ethnopsychiatre de l’université de Nouvelle-Galles du Sud John Cawte a alors prévenu que la population aborigène était « en augmentation dans certains endroits et en explosion dans d’autres ». De son côté, dans une lettre envoyée en 1969 au Courier Mail, John Francis, professeur de médecine préventive à l’université du Queensland, a prédit que la population aborigène s’élèverait à 360 millions de personnes en 2200 si les taux de natalité constatés à la fin des années 1960 se maintenaient au cours des générations suivantes.

De même, Jarvis Nye, co-fondateur de la prestigieuse Brisbane Clinic, a décrit la « situation alarmante de la qualité de nos jeunes Australiens ». Constatant que les Aborigènes ont « des familles beaucoup plus nombreuses que nos citoyens européens et asiatiques, lesquels sont intelligents et prévoyants », Nye préconisait de donner aux Aborigènes « des instructions en matière de contraception » et de leur fournir gratuitement des dispositifs intra-utérins (stérilets), et aussi de faciliter leur stérilisation.

En 1969, l’inquiétude suscitée par le taux de natalité des Aborigènes a pris une dimension politique nationale. Douglas Everingham, député de Capricornia (et plus tard, de 1972 à 1976, ministre de la Santé du gouvernement Whitlam), a estimé que le taux de natalité des Aborigènes était « excessif », suggérant la « solution » de la stérilisation gratuite.

Ces préoccupations portaient en particulier sur la mortalité infantile des Aborigènes, souvent attribuée à un taux de natalité élevé. Les universitaires Leonard Broom et F. Lancaster Jones ont constaté que la mortalité infantile des Aborigènes était en moyenne deux fois plus élevée que celle des enfants blancs. Dans le centre de l’Australie, elle était même « dix fois supérieure à celle des Australiens blancs »“.

Pourtant, ont-ils souligné, malgré cette mortalité infantile élevée, la population autochtone continuait d’augmenter. Préoccupé par la croissance globale de la population autochtone (et pas seulement par la mortalité infantile), Francis a déploré la fourniture aux communautés autochtones de services qui réduisaient la mortalité infantile sans s’accompagner dans le même temps de mesures parallèles visant à réduire la fécondité.

Le « planning familial » dans les communautés isolées

En juillet 1968, la Direction de la protection sociale de l’administration du Territoire du Nord et le ministère de la Santé ont présenté leurs plans pour les femmes aborigènes.

Des projets pilotes s’attaqueraient aux « problèmes particuliers » supposés de l’éducation en matière de planning familial « chez les Aborigènes non sophistiqués vivant dans des régions reculées ». Le ministre a prévenu qu’il s’agirait d’un sujet « sensible ». Il n’ignorait pas que les communautés aborigènes affirmaient que le planning familial était, selon les termes qu’il a employés, « un complot des Blancs visant à éliminer la race aborigène ».

Les projets de « planning familial » se sont donc poursuivis tranquillement sous l’égide du ministère de la Santé et de l’administration du Territoire du Nord, avec des projets pilotes dans les colonies et les missions.

Une mère et son enfant, Yuendumu, 1967. Harry Giese Collection. Library and Archives NT.

L’un de ces projets a débuté à Bagot en janvier 1968, avec les premiers rendez-vous pour la pose de stérilets. En 1968, un « projet pilote » de planification familiale a été mis en place à la colonie de Warrabri. Un autre a été lancé en 1969 à l’hôpital de Bagot. Le responsable de l’aide sociale du district a indiqué qu’à Bamyili (aujourd’hui Burunga), « dans deux de ces cas sociomédicaux seulement, une forme de persuasion directe a été employée ».

On ignore ce que recouvre exactement l’expression « persuasion directe », mais elle indique que les femmes autochtones étaient directement encouragées à contrôler leur fécondité si elles ne faisaient pas le « choix » que les fonctionnaires blancs voulaient qu’elles fassent.

En ce qui concerne la méthode de contraception, les praticiens et les bureaucrates préféraient de loin les stérilets. Un stérilet est durable et, surtout, il ne dépend pas d’une utilisation quotidienne correcte. Le personnel a reconnu les difficultés logistiques des procédures de pose de stérilets dans les régions isolées. La préférence des professionnels de la santé pour les stérilets s’explique par leurs hypothèses sur la capacité et la volonté des femmes autochtones, plutôt que par les préférences exprimées par les femmes elles-mêmes.

Le directeur de l’aide sociale dans le Territoire du Nord, Harry Giese, a évalué le succès des projets de « planning familial » en fonction du pourcentage de femmes aborigènes qui avaient adopté la contraception – et non en comptant la proportion de celles qui avaient eu la possibilité de faire un choix en connaissance de cause. En 1972, environ 250 femmes sur 4 500 (5,5 %) participaient à un programme de planification familiale.

Quel « choix », au juste ?

Ces femmes avaient-elles donc le « choix » de leur fertilité ? Les archives du gouvernement nous donnent peu d’informations sur ce qu’elles comprenaient des procédures médicales qui leur étaient « recommandées ». Mais ces « recommandations » et « encouragements » ont été présentés aux femmes à une époque où le directeur de l’aide sociale contrôlait encore les détails intimes de leur vie quotidienne.

C’est lui qui décidait où elles travaillaient, si elles pouvaient voyager, qui elles épousaient, où leurs enfants étaient éduqués et – ce qui est peut-être le plus important – si elles conservaient la garde de leurs enfants. Toutes ces décisions relevaient de l’autorité du directeur de l’aide sociale.

Le « choix » des femmes autochtones en matière de fécondité s’inscrivait donc, de fait, dans un contexte où elles n’étaient pas libres d’élever leurs enfants, où la maternité autochtone était régulièrement dénigrée et où des « experts » blancs affirmaient ouvertement qu’il y avait « trop de bébés autochtones ».

Visite au service médical autochtone, Redfern, 1974. National Archives of Australia, A8739 A2/8/74/25.

Les politiques de planning familial étaient, on le voit, coercitives. Mais il y a un autre aspect, plus encourageant, dans cette histoire.

À cette époque, les autochtones ont été de plus en plus nombreux à s’installer dans les villes. Ils y ont trouvé des occasions de créer des réseaux, de s’organiser et de devenir des activistes.

Dans les années 1970, la dirigeante aborigène Shirley Smith a plaidé pour que le financement gouvernemental du planning familial soit géré par le Aboriginal Medical Service. Les financements ont été progressivement transférés à l’Aboriginal Medical Service tout au long des années 1970. Les dirigeants des Premières Nations, comme Marcia Langton, ont travaillé par l’intermédiaire de ce Service, pour redonner aux femmes autochtones leur pouvoir et leur dignité.

Et aujourd’hui ?

Mais où en est aujourd’hui le droit des femmes des Premières Nations à materner leurs enfants ?

Aujourd’hui encore, la proportion d’enfants issus des Premières Nations placés hors du foyer familial est choquante : 43 % des enfants placés hors du foyer familial sont indigènes. Si bien qu’il est possible de dire que nous sommes témoins d’une nouvelle « génération volée ».

Les femmes des Premières Nations continuent de prendre leurs décisions en matière de fécondité dans un contexte où le retrait d’enfants, ainsi que la violence domestique, demeurent élevés ; dès lors, nous devons nous demander à quel point le « choix » dont elles disposent est réel.

Compte tenu de la longue histoire des politiques eugénistes et discriminatoires en Australie, il est particulièrement important que les membres des Premières Nations puissent accéder à des soins de santé contrôlés par leur communauté et reflétant les approches holistiques des Premières Nations en matière de santé – en particulier lorsqu’il s’agit de la santé des femmes.

Les soins de santé pour les femmes des Premières Nations, gérés par et pour les Premières Nations, constituent le meilleur contexte pour que ces femmes puissent prendre leurs propres décisions en matière de fertilité. En tout état de cause, et malgré les efforts que le gouvernement a longtemps consacrés à réduire la population autochtone, nous constatons aujourd’hui que plus de personnes que jamais s’identifient comme indigènes – et la population des Premières Nations continue de croître.

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