Cinq ans après les attentats, l’immeuble maudit de Saint-Denis

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Depuis sa fenêtre, Elie Marot ne voit que ça. Un immeuble de trois étages laissé à l’abandon depuis cinq ans et l’assaut dévastateur mené par le Raid pour en déloger le cerveau présumé des attentats du 13 novembre. Une verrue que tous les habitants du quartier aimeraient enfin oublier.

« Quand j’ai appris que c’était l’immeuble du logeur de Daesh, j’ai été surpris et rebuté », confie cet intermittent du spectacle de 35 ans qui a emménagé il y a quatre mois dans le centre de Saint-Denis.

« Je ressens de la gêne et du dégoût, je préfère voir du beau par ma fenêtre », confie-t-il devant les jardinières qu’il a installées pour « embellir » son panorama de voisin. « Ce bâtiment rappelle des choses qu’on veut oublier et qu’on n’a pas envie de voir tous les jours ».

De sa chambre ou son salon, son regard ne peut éviter cette bâtisse de la rue Corbillon, tout près de la principale artère commerçante de la ville, taguée à la peinture noire et aux fenêtres murées d’où jaillissent quelques branches verdoyantes. Un rappel permanent des événements du 18 novembre 2015.

Ce jour-là, à 04H20, l’unité d’intervention de la police prenait d’assaut le bâtiment où se cachait Abdelhamid Abaoud, considéré comme le chef du commando qui a fait trois jours plus tôt 130 morts autour du Stade de France, sur les terrasses des Xe et XIe arrondissements de Paris et au Bataclan.

L’opération est d’une extrême violence. Pendant plusieurs heures, le Raid crible l’immeuble de plus de 5.000 munitions. Abdelhamid Abaoud et son complice Chakib Akrouh ripostent avant de trouver la mort, tout comme la cousine du premier qui leur avait trouvé cette planque.

– Rénovation –

L’immeuble, alors visé par un arrêté de « péril et d’insalubrité », est en partie détruit et trois de ses occupants illégaux sont blessés lors de la fusillade.

Quant au fameux « logeur » des deux jihadistes, Jawad Bendaoud, il a écopé en 2019 en appel de quatre ans de prison.

Cinq ans ont aujourd’hui passé depuis l’assaut du Raid mais le bâtiment de la rue Corbillon fait toujours l’objet d’une âpre bataille, cette fois juridique, entre la municipalité et les propriétaires.

La nouvelle équipe municipale socialiste, qui en a fait une priorité de son programme de rénovation des quartiers anciens dégradés (PNRQAD), assure qu’elle sera enfin propriétaire des 17 logements à la fin de cette année, annonce, soulagée, la première adjointe Katy Bontinck.

« Il y a eu des négociations à l’amiable pour avoir une évaluation du bien qui permette que les copropriétaires ne se sentent pas lésés », précise Mme Bontinck, en charge de l’habitat indigne.

Saint-Denis a été « fortement stigmatisée, il est temps de donner une nouvelle dynamique » au quartier, plaide-t-elle.

Le coût de l’opération est estimé à 3 millions d’euros, la démolition de la parcelle prévue en 2022 inclus. Le terrain doit être revendu à un promoteur immobilier qui aura pour contrainte « la construction de 26 logements et commerces à l’horizon 2023 », détaille la municipalité.

– « Tourner la page » –

Mais certains propriétaires ne l’entendent pas de cette oreille. Ils attribuent l’essentiel de la perte de valeur de leur bien à l’opération de la police et s’estiment « spoliés » par la municipalité.

L’avocate d’une famille de voisins des jihadistes, Me Claudette Eleini, a même annoncé cette semaine qu’elle assignait l’Etat en justice.

« Ils n’ont pas été reconnus comme victimes de terrorisme, ils n’ont ni été relogés, ni indemnisés pour leur préjudice patrimonial (et) ils sont la proie de la mairie qui a laissé volontairement l’immeuble se dégrader pour mieux se l’approprier », a-t-elle accusé.

En retrait de ce conflit, les habitants du quartier souhaitent, eux, pouvoir rapidement tourner la page.

Propriétaire du salon de coiffure « Le Grand 9 » tout proche, Alain Garance confie avoir « perdu une grande partie de (sa) clientèle » depuis le 18 novembre 2015. « J’essaye de tenir bon », dit-il.

Ce bâtiment « n’est pas une bonne pub, pas un bon souvenir. J’aimerais qu’on tourne la page », abonde Brahim Djombera, propriétaire depuis un an d’une agence de voyages dans la rue. « C’est devenu comme un monument », s’agace même Christine Berthelot, une habitante du quartier, « les gens photographient l’immeuble comme si c’était la tour Eiffel ! »

« On est en plein coeur de Saint-Denis, il y a la basilique juste à côté, les Jeux olympiques vont bientôt arriver et ce bâtiment fait tache », estime lui aussi le voisin, Elie Marot. « Rassuré » par le projet de démolition de la municipalité, il vient d’acheter un appartement juste en face de l’immeuble maudit.

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