Amnesty International a accusé vendredi l’Ethiopie d’avoir arbitrairement arrêté des dizaines de Tigréens ces dernières semaines, au moment où les rebelles qui combattent le gouvernement fédéral ont repris le contrôle d’une grande partie du Tigré (Nord).
Parmi ces détenus figurent des militants et des journalistes, dont certains ont été frappés et transportés à des centaines de kilomètres de la capitale fédérale, Addis Abeba, affirme Amnesty dans un communiqué.
Beaucoup ont disparu et le nombre total de détenus pourrait se chiffrer en centaines, ajoute l’ONG.
Après des mois de tensions croissantes, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, a envoyé l’armée fédérale au Tigré en novembre pour destituer les autorités régionales, issues du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), qu’il accusait d’avoir orchestré des attaques contre des bases de l’armée fédérale.
M. Abiy, prix Nobel de la paix en 2019, a proclamé la victoire fin novembre après la prise de la capitale régionale Mekele. Mais les combats n’ont jamais cessé.
Les forces pro-TPLF ont lancé une offensive qui leur a permis de reprendre Mekele le 28 juin, puis une grande partie du Tigré les jours suivants, forçant le gouvernement à proclamer un cessez-le-feu unilatéral et à retirer la plupart de ses troupes.
C’est alors que les arrestations ont commencé, selon Amnesty.
« D’anciens détenus nous ont raconté que les commissariats sont remplis de gens qui parlent tigrinya (la langue tigréenne, ndlr) et que les autorités ont mené des arrestations de masse de Tigréens », a déclaré Deprose Muchena, directeur de l’ONG pour l’Afrique australe et orientale.
Ces détenus devraient être officiellement poursuivis ou bien être relâchés, estime-t-il.
Par le passé, le gouvernement a nié procéder à des arrestations à caractère ethnique.
La police fédérale et le bureau du procureur général n’ont pas immédiatement répondu aux sollicitations de l’AFP.
– « Harcelé et tabassé » –
L’avocat d’un de ces détenus a affirmé à Amnesty que son client, depuis libéré sous caution, avait été accusé de liens avec le TPLF, classé depuis mai comme « organisation terroriste » par les autorités.
Un autre détenu a raconté que la police avait fait une descente dans sa salle de billard dans la nuit du 2 juillet et « avait commencé à harceler et à tabasser des clients », avant d’examiner leurs documents d’identité et d’arrêter cinq Tigréens.
« Ils nous ont gardés à l’extérieur, il a plu toute la nuit. Nous y sommes également restés le lendemain. Nous étions 26 Tigréens arrêtés dans le commissariat », a-t-il déclaré, précisant que sept d’entre eux avaient été transportés à 240 kilomètres à l’est, dans la région de l’Afar.
Jeudi, la Commission éthiopienne des droits humains (EHRC), organisme indépendant mais rattaché au gouvernement, a dit travailler sur des dossiers d’arrestations arbitraires, de fermetures d’entreprises et sur d’autres « types de harcèlement visant les personnes d’ethnie tigréenne ».
L’EHRC et d’autres organisations de défense des droits de l’homme avaient déjà alerté sur des vagues d’arrestations similaires au début du conflit.
– Opérations « à plus grande échelle » –
Les rebelles ont lancé cette semaine une offensive pour récupérer des territoires dans l’ouest et le sud du Tigré, contrôlés depuis le début de la guerre par les forces de sécurité de l’Amhara, région qui borde le Tigré au sud.
Des milliers de forces amhara, dont des combattants de milices, se sont déployés à la frontière entre les deux régions. Trois autres régions éthiopiennes ont indiqué jeudi qu’elles envoyaient des troupes pour appuyer l’armée fédérale au Tigré.
Les deux camps disent contrôler des villes clés comme Alamata et Mai Tsebri, respectivement dans le sud et l’ouest du Tigré.
Selon un communiqué publié jeudi par le « commandement militaire » des rebelles, les troupes gouvernementales et les milices amhara ont lancé jeudi une contre-offensive près de Mai Tsebri.
Les opérations rebelles continueront « à une plus grande échelle que les précédentes », selon ce communiqué.
Par ailleurs, le président du gouvernement tigréen d’avant-guerre, Debretsion Gebremichael, a déclaré jeudi dans un communiqué que les forces pro-TPLF ne faisaient pas la guerre à la population amhara, mais qu’elles voulaient restaurer les frontières du Tigré.
Les dirigeants amhara affirment, eux, récupérer des terres qui leur appartiennent – et que le TPLF a selon eux rattachées illégalement au Tigré lors d’un redécoupage administratif du pays en 1991 – et ne pas vouloir nuire aux civils tigréens.
Les combats au Tigré ont fait des milliers de morts et, selon l’ONU, poussé des centaines de milliers de personnes vers la famine.
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