La pandémie, bousculant le marché de la drogue, a eu un impact en bout de chaîne sur le degré d’expertise de « qui fait le mélange », et a indirectement contribué au drame de la cocaïne frelatée de Buenos Aires, qui a tué 24 personnes, estime une procureure argentine spécialiste du narcotrafic.
Dans un entretien à l’AFP, Monica Cuñarro, qui créa il y a 12 ans la première unité judiciaire en Argentine spécialisée contre le narcotrafic, considère que le marché s’est « atomisé, diversifié », et que le pays pourrait voir à l’avenir davantage « d’oligopoles de petits gangs », comme celui vraisemblablement lié à la tragédie.
QUESTION: Que nous dit l’intoxication massive de cette semaine du paysage de la drogue en Argentine ?
REPONSE: « Il n’y pas de priorité judiciaire ciblant les gangs locaux. Il y a un intérêt concret, logique, à empêcher que des gangs argentins ne passent de la drogue aux États-Unis, en Europe. Cela a permis une forte croissance des petits gangs locaux ces dernières années, avec en même temps une certaine +rusticité+ (absence de sophistication, ndlr) car les chefs sont en prison.
Ensuite, la pandémie a provoqué une crise économique, le marché s’est atomisé, le négoce s’est diversifié (…). Et celui qui est chargé du mélange est aussi du coup plus +rustique+. C’est donc un effet de la pandémie si, probablement de manière involontaire, celui qui en est chargé a fait un mauvais mélange qui a causé ce résultat meurtrier sans précédent ».
Q: On ne voit pas nécessairement l’Argentine comme une place forte de la drogue. Quelle est sa place sur la carte ?
R: « Les fournisseurs sont toujours les mêmes: pour la cocaïne, la majorité vient de Colombie, du Pérou, de Bolivie.
Géographiquement ce sont les seuls qui peuvent avoir de la surface et du volume. Mais ce n’est pas cela qui a le plus de valeur: c’est la route, le transport, la logistique, la corruption de policiers, fonctionnaires, juges… Du point de vue du narcotrafic, l’Argentine est un endroit très intéressant pour trois raisons: ses débouchés maritimes, la qualité de ses précurseurs chimiques (pour la transformation) qu’elle produit en quantité, et ses ressources humaines. Et aussi pour le blanchiment d’argent. Il y a eu des périodes de contrôle plus ou moins forts. Je dirais qu’ils se sont de nouveau relâchés depuis 2016″.
Q: Quelle est l’incidence de la corruption ?
R: « Jusqu’aux années 80, il n’y avait ici pas de corruption des forces de l’ordre, hormis liée au jeux illégaux, à la prostitution. Mais depuis les années 90 c’est le cas pour les substances illégales. De plus, il y a une corruption accrue qui n’existait pas auparavant dans la justice. Le trafic de drogue était un crime qui relevait de la justice nationale, puis il a été fédéralisé dans les années 90 –l’Argentine est un état fédéral– et à partir de là des forces provinciales se sont corrompues ».
Q: Quelles peuvent être les priorités du pays contre la drogue ?
R: « D’un côté on a tout un système punitif discrédité: on continue de dire qu’une personne qui consomme est un délinquant, et dans les prisons, on a 80% de consommateurs ou petits dealers.
Et d’un autre côté, l’Etat a un déficit important, sur le plan des addictions: pas de plan de prévention, pas de centres de soins, des programmes sociaux qui rechignent à assister et traiter. Les gens ne savent pas que c’est un droit, et les traitements ne sont pas contrôlés ».
Q: Comment l’Argentine peut-elle évoluer à partir de ce tableau ?
R: « S’il n’y a pas une décision politique de ne pas laisser la police faire ce qu’elle veut sur le terrain, si un renseignement plus sophistiqué n’est pas mis en oeuvre, et si la +route de l’argent+ n’est pas suivie, le destin de l’Argentine va être la formation d’oligopoles de ces petits gangs. Et ces images ponctuelles que nous voyons (…) vont se reproduire ailleurs dans la capitale, dans la province de Buenos Aires, dans le reste du pays ».
(Propos recueillis par Magali CERVANTES)
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