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A Kramatorsk, la tragédie enfouie du bombardement de la gare

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A Kramatorsk, la tragédie enfouie du bombardement de la gare

C’est une tragédie dont Kramatorsk ne parle jamais, un souvenir enseveli sous un silence de plomb. Mais personne ici n’a oublié cette journée terrible du 8 avril 2022, lorsqu’un missile s’est abattu sur la gare, tuant plus de 60 civils.

Le joli bâtiment blanc et rouge aux lignes rectilignes se trouve au bout d’une avenue animée. Une locomotive des années 1940 trône sur le parvis de la gare, autour de laquelle s’est construite Kramatorsk, ville industrielle typique du Donbass, région minière de l’est de l’Ukraine organisée autour de l’infrastructure ferroviaire.

C’est dans cette gare que des milliers de civils — 4.000 selon les autorités — se pressaient ce 8 avril pour évacuer la région, soumise à la menace d’une offensive majeure des troupes russes.

A 10H30 ce matin-là, un missile Totchka-U équipé de bombes à sous-munitions, selon les experts, a frappé la gare. Soixante et une personnes ont été tuées et plus de 160 blessées, d’après le bilan de la mairie de Kramatorsk.

Le bombardement de la gare s’inscrit dans la longue liste des crimes de guerre imputés à la Russie depuis le début du conflit, au côté des tueries de Boutcha ou du siège de Marioupol, pour ne citer qu’eux.

Pourtant, rien ou presque ne rappelle l’ampleur du drame qui s’est déroulé ici. Seules traces visibles, l’impact au sol laissé par l’explosion d’une bombe à sous-munitions, sur la droite du quai principal, là où fut tuée la majorité des victimes.

Une petite guirlande de peluches est accrochée aux grilles de la gare — au moins sept enfants figurent parmi les tués — et une discrète stèle en granit indique simplement: « Ici sera érigé un mémorial en hommage aux victimes du 8 avril 2022 ».

Arrivée à la gare peu après la frappe ce jour-là, une équipe de l’AFP avait vu au moins trente corps dans des sacs mortuaires et des trottoirs maculés de sang, des valises abandonnées, des peluches et de la nourriture jonchant les quais.

La gare de Kramatorsk a rouvert en octobre, six mois après le bombardement, et la cheffe de gare, une petite femme brune énergique aux cheveux courts, est toujours fidèle à son poste. Elle refuse catégoriquement toute interview.

« Que voulez-vous que je vous dise ? Des corps en morceaux, du sang, des cris, c’était horrible, horrible ! Partez ! », avait-elle crié lorsque l’AFP avait tenté de l’approcher en juillet dernier.

Autour de la gare, les vendeurs du marché et les chauffeurs de taxi refusent eux aussi d’en parler, les visages se ferment hermétiquement dès que l’on évoque le bombardement.

« Ca ne fait pas du bien de se souvenir », consent à lâcher Alexandre, qui vend des fruits et légumes sur le parvis de la gare depuis 20 ans.

– « L’affreuse odeur du sang » –

Le lieutenant-colonel Mykola Byba reçoit dans son bureau de la caserne des pompiers de Kramatorsk. Lui non plus n’aime pas en parler. « C’est douloureux », dit simplement cet homme qui évite le quartier de la gare.

« Ce matin-là, j’y étais tôt avec deux de mes hommes pour organiser les opérations d’évacuation, puis je suis rentré à la caserne », raconte-t-il.

Pompiers, policiers, volontaires, employés municipaux étaient chaque jour sur place pour tenter de canaliser le flux des civils fuyant vers l’ouest, loin du front, à l’appel des autorités ukrainiennes.

Selon la mairie de Kramatorsk, quelque 80.000 personnes ont été évacuées depuis cette ville entre le début de l’invasion russe, le 24 février, et le jour du bombardement.

« Je me souviens de la première explosion, très forte, et puis une deuxième, plus sourde », reprend Mykola Byba. Il se précipite avec ses hommes à la gare.

Le jeune militaire se tait un instant, secoue la tête. « En arrivant, on a tout de suite réalisé l’étendue de la tragédie. C’étaient des scènes terribles. Mais ce dont je me souviens le plus, c’est l’affreuse odeur du sang, très forte. Très, très forte ».

Les pompiers tentent d’éteindre les voitures en feu, de trier les blessés. « Ils mouraient sous nos yeux ».

Selon Anton Malinsky, fonctionnaire municipal, les civils qui se pressaient devant et dans le bâtiment venaient de toute la région, Bakhmout, Lyman, Izioum…, villes menacées ou déjà tombées sous la coupe des forces russes.

« Je me trouvais à quelques mètres devant la gare. L’explosion a été si forte que certaines personnes se sont mises à saigner du nez », a-t-il eu le temps de voir, avant de se trouver projeté à terre et piétiné par la foule en panique.

Huit mois plus tard, Anton Malinsky a toujours des « images terribles » enfouies dans un coin de la tête, mais, dit-il, « je suis un ancien policier et je sais comment éviter de me faire mal. Je n’y pense pas ».

– Tragédies quotidiennes –

Natalya Slobodyan donne rendez-vous dans un café proche de la gare. Le lieu chaleureux, dont les murs sont décorés d’une Tour Eiffel, a rouvert il y a quelques jours.

Depuis une contre-offensive ukrainienne lancée à l’automne, le front s’est éloigné de Kramatorsk, même si les frappes restent monnaie courante. « Les gens reviennent, la vie reprend, l’humeur s’améliore », sourit la bénévole de 36 ans, mère de trois enfants.

Son visage se crispe au fur et à mesure que ses souvenirs remontent. Il faudra attendre la fin de la discussion pour apprendre que l’une de ses meilleures amies est morte à la gare.

Après le début de l’invasion russe, Natalya Slobodyan s’était jetée à corps perdu dans le volontariat, pour éviter la dépression. Le 8 avril, elle devait récupérer une cargaison de médicaments à la gare.

« Parfois, la vie vous fait des signes. Les enfants pleuraient, puis la voiture n’a pas démarré… Donc au moment de l’explosion — un bruit qui restera gravé pour toujours dans mes oreilles — j’étais toujours à la maison », dit-elle.

Elle se rend néanmoins sur les lieux. « La première chose que j’ai vue, c’était un enfant mort. Puis le chaos, partout », se remémore la jeune femme.

Elle ne s’attarde pas sur cette journée, confie que lorsque la gare a rouvert, en octobre, « ça a fait bizarre ».

Mais Kramatorsk doit penser au présent, et à l’avenir.

« Nous nous occuperons du passé après la guerre », résume Andriï Bessonny, le maire adjoint de Kramatorsk.

« J’étais là-bas le 8 avril, j’ai vu. Plusieurs jours après l’explosion, on a retrouvé des membres humains dans divers endroits de la gare. Alors oui, bien sûr, il faudra rendre hommage aux victimes. Et oui, c’est le pire désastre que la ville ait connu vu le nombre de victimes. Mais ça continue, ce n’est pas fini. C’est tous les jours. Kharkiv, Marioupol, Bakhmout, Izioum… Les Russes ont déjà détruit la moitié du pays », explique-t-il amèrement.

« Peut-être nous sommes-nous habitués, peut-être sommes-nous devenus insensibles et cruels ? », s’interroge l’édile.

– Totchka-U –

Après le bombardement de la gare, les responsables ukrainiens et internationaux ont promis que les auteurs devraient rendre des comptes pour ce « crime de guerre ».

Le Parquet ukrainien, en charge de l’enquête, et qui avait à l’époque affirmé avoir « des preuves » de la responsabilité des Russes, n’a pas répondu à ce stade aux questions de l’AFP.

En octobre dernier, à l’occasion des six mois du bombardement, le réseau d’enquêteurs indépendants Centre for information Resilience (CIR) a publié une enquête fouillée, s’appuyant sur des sources ouvertes et croisant vidéos, messages publiés sur les réseaux sociaux et images satellitaires.

« Les preuves collectées et vérifiées par les enquêteurs du CIR pointent vers la Russie comme probable auteur de la frappe de missile sur la gare de Kramatorsk », conclut le rapport.

Le CIR a identifié trois sites de tir situés profondément en territoire occupé, et estime que le missile mortel a vraisemblablement été tiré de Chakhtné, village situé à l’est de la ville de Donetsk.

« Nous avons commencé à enquêter le jour-même de la tragédie », a expliqué à l’AFP Pierre Vaux, l’un des auteurs du rapport, évoquant « l’un des cas les plus choquants » sur lesquels le CIR s’est penché en Ukraine.

La « chance » des enquêteurs, a-t-il expliqué, est venue du nombre important de vidéos et messages publiés la veille et le jour du drame.

Parmi ces messages, une mise en garde le 7 avril de séparatistes prorusses contre les évacuations ferroviaires, et une annonce le 8 du ministère de la Défense russe de « frappes précises de missiles » contre plusieurs gares de la région (Barvinkové, Pokrovsk et Sloviansk) où « des troupes ukrainiennes » seraient « en train d’arriver ».

Moscou a démenti être responsable de la frappe sur Kramatorsk, affirmant ne pas disposer du type de missile Totchka-U utilisé et dénonçant une « provocation » ukrainienne.

Une inscription en russe « pour nos enfants », expression récurrente des séparatistes prorusses, était écrite sur les restes du missile sur le parvis, avait constaté à l’époque une équipe de l’AFP.

– Mémorial –

Aucune liste officielle des victimes n’a jamais été publiée.

La plupart des familles ont quitté la région, ou ne s’expriment pas. Les morts étaient « enseignant, bibliothécaire, adolescents et enfants avec leur mère », a écrit Oleksiï Ladyka, journaliste à la gazette locale Kramatorsk Post, qui a patiemment retrouvé une petite trentaine de victimes et érigé un mémorial en ligne.

Bonnet enfoncé sur la tête, petites lunettes et sens du devoir chevillé au corps, le journaliste a réalisé un énorme travail d’enquête. « Cela a été très difficile », raconte-t-il à l’AFP.

« Les autorités locales n’avaient pas les noms, les militaires ne nous disaient rien. Nous avons cherché par nous-mêmes, en épluchant les réseaux sociaux, en activant nos sources. C’était d’autant plus compliqué que les victimes étaient originaires de plusieurs villes de la région ».

Son poignant mémorial compte 26 noms, presque autant de photos, et quelques paragraphes pour résumer des vies soufflées par un missile.

Roman Sementsov, volontaire, père de cinq enfants, de Kramatorsk. Oleksiï Evtioutchenko, 16 ans, étudiant en lycée professionnel, de Bakhmout. Alissa Olkhovyk, 10 ans, sa maman Marina… Et tous les autres.

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