Des fouilles archéologiques menées sur l’Île de Ré, au large de la côte atlantique française, ont mis au jour des sépultures et des objets datant du VIIIe siècle. Ces découvertes confirment l’existence de liens commerciaux entre cette région et les peuples d’Europe du Nord et celtiques.
« Ce qui est passionnant et assez unique, c’est de retrouver, enterrés avec les défunts, des objets provenant d’Irlande, d’Angleterre, des Pays-Bas et d’Allemagne, dans cette partie de l’ouest de la France à la fin du VIIIe siècle », explique Annie Bolle, archéologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), au micro de RFI.
Bolle est la responsable scientifique des fouilles en cours à La Flotte, un village de l’Île de Ré. L’INRAP est intervenu sur un terrain destiné à la construction d’une maison, après la découverte en 1985 d’une villa gallo-romaine datant du IVe siècle sur la parcelle voisine.
Entre octobre et décembre 2024, l’équipe de l’INRAP a mis au jour une cinquantaine de tombes, situées à l’intérieur et à l’extérieur d’une chapelle. Celle-ci appartenait, selon des textes datant de 1156, au prieuré de Sainte-Eulalie, avant d’être détruite lors des guerres de Religion au XVIe siècle.
« Ces découvertes apportent des preuves matérielles rares des liens étroits entre l’Empire carolingien et les populations des mers du Nord et celtiques », souligne Bolle.
Des sépultures inhabituelles
Cinq tombes en particulier ont intrigué les chercheurs. L’orientation des corps et les objets retrouvés avec eux sont « assez rares à observer sur l’Île de Ré, voire même dans tout l’ouest de la France », explique l’archéologue.
Deux corps ne respectaient pas l’orientation chrétienne traditionnelle (tête tournée vers l’est, en direction de Jérusalem) et étaient positionnés vers le sud.
Les jambes de certains défunts étaient fléchies au lieu d’être étendues, et deux corps étaient couchés sur le côté. Un cas encore plus surprenant : une femme a été retrouvée allongée face contre terre.
« Les individus enterrés dans ces cinq tombes étaient accompagnés de divers objets et ornements », poursuit Bolle. Cette pratique, courante aux VIe et VIIe siècles, avait disparu au VIIIe et IXe siècle, époque à laquelle ces sépultures datent probablement.
Parmi les objets retrouvés : deux peignes et des colliers composés d’ambre, de verre, d’os et de perles en cuivre.
Tous ces artefacts ont été soigneusement préservés et vont maintenant être analysés pour identifier leur composition et leur provenance.
« En étudiant la technique de fabrication des peignes, nous pourrons déterminer quand et où ils ont été produits. Les analyses ADN des matériaux utilisés – os ou bois de cerf – nous aideront à préciser leur origine », explique Bolle.
Parmi les autres objets découverts figurent une ceinture métallique finement ornée et un couteau similaire à un modèle déjà retrouvé dans le sud-est de l’Angleterre.
Des indices sur le statut social des défunts
L’analyse des isotopes stables des ossements permettra aux scientifiques de reconstituer le régime alimentaire des défunts.
« Leur alimentation nous donnera des indications sur leur origine, mais aussi sur leur statut social, car seuls ceux qui avaient des moyens pouvaient se permettre de manger de la viande », explique Bolle.
L’analyse paléogénétique de l’ADN des squelettes aidera également à déterminer le sexe des individus et à savoir s’ils étaient apparentés.
Les découvertes ont été envoyées dans plusieurs laboratoires à travers la France, notamment au laboratoire Arc’Antique de Nantes, tandis que certaines analyses ADN, comme celles des peignes, seront réalisées au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.
Un commerce florissant avec le nord de l’Europe
La majorité des objets retrouvés dans les tombes semblent provenir d’Allemagne du Nord, des Pays-Bas, du sud-est de l’Angleterre et de la région de Dublin, en Irlande.
Les perles seraient irlandaises, tandis que le couteau ou la ceinture pourraient venir d’Angleterre. Quant aux peignes, ils pourraient être d’origine frisonne, une région qui correspond aujourd’hui au nord des Pays-Bas et au nord-ouest de l’Allemagne.
« Ce qui est fascinant, c’est de comprendre comment tous ces objets venus de lieux si éloignés se sont retrouvés sur cette petite parcelle de l’Île de Ré », s’enthousiasme Bolle.
« Les fouilles de La Flotte offrent des preuves archéologiques rares des échanges commerciaux dont on avait connaissance entre l’Empire carolingien et les populations de la mer du Nord. »
Des archéologues danois et allemands ont déjà manifesté leur intérêt pour ces découvertes. Mais il faudra au moins deux ans d’analyses pour percer tous les mystères de ces sépultures.
« Ce que nous ne savons pas encore, c’est si ces individus étaient des locaux enterrés avec des objets acquis au fil des échanges, ou bien des étrangers inhumés ici », souligne Bolle.
« Si des étrangers ont été enterrés parmi les habitants, cela en dit long sur leur acceptation au sein de la communauté. Et cela fait écho aux questions actuelles sur la tolérance envers les migrants. »



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