La 97e cérémonie des Oscars a couronné « Anora », grand vainqueur avec cinq prix, dont celui du meilleur film. Côté français, « Emilia Perez » a remporté deux récompenses, « The Substance » une, et les coproductions tricolores ont su tirer leur épingle du jeu.
Comme lors du dernier Festival de Cannes, c’est le sourire de Sean Baker qui a clôturé la 97e cérémonie des Oscars, qui s’est tenue dans la nuit de dimanche à lundi à Los Angeles. Son film, « Anora », qui raconte l’histoire d’amour étrange et tumultueuse entre une escort girl et le fils d’un riche Russe, a raflé cinq statuettes, toutes parmi les plus prestigieuses : meilleur film, réalisation, actrice (Mikey Madison, une révélation à 25 ans), montage et scénario original, ces deux dernières catégories étant également remportées par Sean Baker lui-même, un véritable touche-à-tout.
Le réalisateur, lauréat de la Palme d’or 2024, a lancé un appel vibrant : « Cinéastes, continuez à faire des films pour le grand écran ! ». Une allusion claire aux réalisateurs qui cèdent de plus en plus aux sirènes du petit écran en travaillant pour des plateformes de streaming comme Netflix. « Anora », un film en trois parties qui oscille entre comédie et drame, a presque réalisé un sans-faute en remportant cinq trophées sur ses six nominations, devançant les favoris « The Brutalist » (qui se console avec le prix du meilleur acteur pour Adrien Brody, incarnant un architecte juif rescapé des camps de concentration) et « Emilia Perez ».
« Emilia Perez », un bilan en demi-teinte
Sacrée aux César avec sept statuettes, la comédie musicale hors normes et hors genre du Français Jacques Audiard cultivait un étrange paradoxe avant la cérémonie des Oscars. Le film, qui raconte le changement de vie et de sexe d’un narcotrafiquant, pouvait se targuer d’être en tête des nominations avec treize chances de remporter une statuette, du jamais-vu pour un film français, et même non anglophone. Mais il était aussi rattrapé par des polémiques nauséabondes, notamment celle visant son actrice principale, Karla Sofia Gascon, dont de vieux tweets racistes avaient refait surface.
Le film de Jacques Audiard a finalement remporté deux prix. L’Oscar du meilleur second rôle féminin est revenu à Zoe Saldana pour son rôle dansant, chantant et enchanteur d’avocate d’Emilia Perez. Elle a pris sa revanche sur le César qu’elle n’avait pas remporté deux jours plus tôt, recevant une longue ovation du public et prononçant un discours émouvant en tant que « fille d’immigrée, et fière de l’être ». Rappelant que sa grand-mère était arrivée aux États-Unis en 1961, l’actrice d’« Emilia Perez » a déclaré qu’elle était « la première Américaine d’origine dominicaine à recevoir un Oscar, et je suis sûre que je ne serai pas la dernière. Être récompensée pour un rôle où j’ai pu parler en espagnol, elle (ma grand-mère) aurait été tellement fière… »
Jacques Audiard est monté sur scène, mais « simplement » pour accompagner ses musiciens Camille et Clément Ducol, le couple lauréat de l’Oscar de la meilleure chanson (« El Mal »). Camille a reçu le trophée des mains d’un invité très spécial : le leader des Rolling Stones, Mick Jagger ! La chanteuse a d’abord entonné les notes reconnaissables de « Sympathy for the Devil », le tube des Stones, avant de rappeler que la chanson « El Mal » avait été écrite pour « dénoncer la corruption ». Déception, en revanche, lorsque l’Oscar de la meilleure musique leur a échappé, au profit de « The Brutalist ». Et rien non plus côté scénario, film étranger ou réalisation. Bref, un bilan mitigé.
Les autres Français récompensés
Avec un total historique de 23 nominations, les Français étaient attendus au tournant lors de cette cérémonie. Si la réalisatrice et scénariste Coralie Fargeat n’a pas obtenu de récompense individuelle et n’a pas permis à Demi Moore de remporter son premier Oscar à 62 ans, son thriller féministe gore « The Substance » a permis à trois Français de monter chercher leur trophée dans la catégorie maquillage et coiffure : Pierre-Olivier Persin, Stéphanie Guillon et Marilyne Scarselli.
Les autres victoires françaises sont le résultat de coproductions. Cofinancé avec la Lettonie, la Belgique et la France, le film d’animation « Flow » poursuit son impressionnante moisson de récompenses. Après avoir remporté le César vendredi, ce bijou du prodige letton Gints Zilbalodis, âgé d’à peine 30 ans, a devancé des mastodontes anglo-saxons comme « Vice Versa 2 », « Le Robot Sauvage » ou la suite des aventures de « Wallace et Gromit ». Chapeau bas ! Surtout pour un film sans dialogues et sans humains.
Autre succès par procuration : le trophée accordé à « Je suis toujours là », le drame poignant du Brésilien francophone Walter Salles, dans la catégorie meilleur film étranger. Un quart de siècle après « Central do Brasil », le réalisateur récidive avec ce film sensible sur les disparitions d’intellectuels sous la dictature brésilienne dans les années 60 et 70.
Peu de politique
Dans un contexte international tendu, et alors qu’Hollywood est secoué par les premiers pas de la présidence Trump, les vainqueurs et les présentateurs se sont peu aventurés sur le terrain géopolitique. On a tout juste entendu un « Vive l’Ukraine », prononcé par l’actrice de « Kill Bill », Daryl Hannah. Avant l’intervention d’Adrien Brody, puissante et sans concessions sur le fléau de l’antisémitisme et du racisme, le moment le plus engagé a eu lieu lors de la remise de l’Oscar du meilleur documentaire au film « No Other Land », d’un collectif palestino-israélien.
Un des réalisateurs palestiniens, jeune papa, a déclaré : « Mon espoir pour ma fille est qu’elle n’ait pas à vivre la même vie que moi, toujours dans la peur, la violence, la destruction de nos maisons, du fait de l’occupation israélienne. Nous appelons le monde à agir pour mettre fin à cette injustice. » Et son confrère israélien de poursuivre : « La destruction atroce de Gaza et de son peuple doit cesser, les otages israéliens doivent être libérés. Ne voyez-vous pas que nous sommes liés ? Que mon peuple ne peut être en sécurité si celui de (son collègue palestinien) ne l’est pas ? »
Les autres moments forts
La soirée a été ponctuée de plusieurs hommages : à l’acteur Gene Hackman, décédé cette semaine à 95 ans, au compositeur Quincy Jones, mort en novembre dernier à 91 ans, ainsi qu’aux pompiers qui ont lutté contre les incendies meurtriers cet hiver à Los Angeles.
Plus joyeux, le tableau le plus élégant de la soirée a été celui consacré à James Bond, avec notamment une chorégraphie surprenante de l’actrice Margaret Qualley. Les moments les plus drôles de la soirée animée par l’humoriste Conan O’Brien ? Ben Stiller démontrant par l’absurde l’intérêt d’avoir un bon chef décorateur dans son équipe. Ou le lâcher-prise d’Adam Sandler, qui s’est invité dans la salle en short de basket. Mais aussi le « running gag » du « ver des sables », créature du film « Dune », qui s’est invité à plusieurs reprises sur scène, jouant notamment de la musique !
LE PALMARES
Meilleur film : « Anora »
Réalisateur : Sean Baker pour « Anora »
Actrice : Mikey Madison pour « Anora »
Acteur : Adrien Brody pour « The Brutalist »
Second rôle féminin : Zoe Saldana pour « Emilia Perez »
Second rôle masculin : Kieran Culkin pour « A real pain »
Scénario original : Sean Baker pour « Anora »
Scénario adapté : Peter Straughan pour « Conclave »
Film étranger : « Je suis toujours là », de Walter Salles
Montage : Sean Baker pour « Anora »
Musique : Daniel Blumberg pour « the Brutalist »
La chanson : « El Mal » de Camille et Clément Ducol, pour « Emilia Perez »
Long-métrage d’animation : « Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau », de Gints Zilbalodis
Court-métrage d’animation : « In the Shadow of the Cypress », de Shirin Sohani et Hossein Molayemi
Costumes : « Wicked »
Maquillage et coiffure : Pierre-Olivier Persin, Stéphanie Guillon et Marilyne Scarselli pour « The Substance »
Décors : « Wicked »
Son : « Dune, deuxième partie »
Photographie : « The Brutalist »
Effets visuels : « Dune, deuxième partie »
Documentaire : « No other land » de Basel Adra, Hamdan Ballal et Yuval Abraham
Court-métrage de fiction : « I’m not a robot »



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