C’est une face cachée de l’agriculture française qui s’expose dans les tribunaux. Douze maraîchers normands viennent de voir leur recours rejeté par la Cour de cassation, confirmant leur condamnation pour usage de dichloropropène – un pesticide interdit en France depuis 2017. Ces producteurs de carottes de Créances (Manche), région réputée pour ses légumes, avaient sourcé le produit en Espagne, où il reste autorisé. La nuit tombée, ils épandaient le produit en cachant leurs achats sous de fausses factures (« sulfate de fer », « engrais liquide »).
Cette affaire n’est qu’un épisode d’un phénomène bien plus vaste : le trafic de pesticides illicites pèserait 5 milliards d’euros en France, selon Le Parisien. Un marché opaque où se mêlent agriculteurs en détresse et réseaux criminels organisés.
De la Chine à la Provence : l’industrie de la fraude
En 2017, un réseau marseillais écopait de lourdes peines pour avoir vendu un insecticide toxique déguisé en fongicide à des viticulteurs des Bouches-du-Rhône. Cette semaine, c’est au tour d’un groupe bordelais de comparaître pour importation d’insecticides prohibés. La cible privilégiée des trafiquants ? La France, l’un des trois plus gros marchés européens.
Derrière ces affaires, une brigade spéciale : la BNEVP (Brigade nationale d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires). Créée en 1992 pour lutter contre le trafic de produits dopants pour animaux, elle compte aujourd’hui 22 enquêteurs – agronomes ou vétérinaires – dont six traquent spécifiquement les pesticides interdits.
Leurs investigations révèlent des marges astronomiques. Exemple : des trafiquants achètent pour 172 000 € en Chine des produits revendus 2 millions d’euros en France. Autre cas, dans le Sud-Ouest : un revendeur utilisant un simple drop-shipping (livraison directe depuis l’étranger) a empoché 100 000 € avant d’écoper d’un an de prison et 20 000 € d’amende.
Environnement sacrifié, risques minimisés
Les conséquences écologiques ? Rarement prises en compte. Un trafiquant basé en Thaïlande a écoulé assez de produits phytosanitaires illégaux pour « brûler 3 700 hectares de terres en moins de deux ans » (soit 1 000 terrains de football), selon un jugement. Pourtant, les peines restent légères : le cerveau d’un « vaste trafic international » d’insecticides a reçu 4 ans avec sursis et 75 000 € d’amende.
Côté agriculteurs, la tentation persiste. Beaucoup jugent les alternatives aux pesticides interdits moins efficaces, surtout face aux pressions économiques. « On est coincés entre les normes et la rentabilité », confiait l’un d’eux sous couvert d’anonymat.
Un dilemme qui alimente un business risqué… mais si lucratif que même la nuit, dans les champs normands, des pulvérisateurs clandestins continuent de rouler.



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