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Cameroun — Ernest Obama, du journaliste au propagandiste ? Résultats de l’élection publiés avant l’heure, discours de haine et médias sous influence

Cameroun — Ernest Obama, du journaliste au propagandiste ? Résultats de l’élection publiés avant l’heure, discours de haine et médias sous influence

Au Cameroun, la figure médiatique Ernest Dieudonné Obama Nana se retrouve une nouvelle fois au cœur d’une controverse majeure. Publication anticipée de supposés résultats de l’élection présidentielle, propos qualifiés de dangereux et de « discours de haine » contre les Anglophones, proximité présumée avec le pouvoir… Le débat enfle — et ravive de sombres souvenirs, avec des parallèles dressés par certains entre ses prises de parole et la rhétorique qui a nourri la violence au Rwanda. Dans ce paysage médiatique volatile, les enjeux sont brûlants.

Parcours et controverses: Ernest Obama au cœur des médias camerounais

Qui est Ernest Obama ? Né le 24 avril 1980 dans le département de la Mefou-et-Afamba, dans la région du Centre au Cameroun, Ernest Obama a d’abord étudié la philosophie avant d’obtenir un master en journalisme à l’ESSTIC. Sa carrière démarre tambour battant dans les médias privés — avec une ascension qualifiée de fulgurante. À Vision 4 TV, propriété de Jean Pierre Amougou Belinga, il a animé et produit des émissions en vue comme Club d’Élite et Tour d’Horizon, où l’actualité s’invite parfois sur un fil — entre journalisme et théâtre politique.

Sa relation avec l’organe de régulation n’a rien d’un long fleuve tranquille. Le Conseil national de la communication (CNC, ex-NCC) l’a sanctionné à plusieurs reprises: une première fois en 2017 pour « déclarations incitant à la haine envers les Anglophones », puis à nouveau en 2025 pour « propos inappropriés et irrévérencieux ». Des remontrances qui n’ont pas empêché Ernest Obama de demeurer une voix en vue dans les médias pro-gouvernementaux — d’où une question récurrente: bavures isolées, ou pièce d’une stratégie médiatique d’État plus vaste ?

Quand le discours de haine devient narration d’État. Les prises de parole d’Ernest Obama visant la population anglophone du Cameroun ont été décrites comme glaçantes. En 2017, il a été rapporté qu’il a qualifié les Anglophones de « rats » qui devraient être éliminés — une formule rapprochée, par de nombreux observateurs, des mots employés au Rwanda avant le génocide de 1994. Alors que d’autres journalistes ont connu la prison pour des propos jugés bien plus modérés, Ernest Obama, lui, conserve du temps d’antenne et une forme de protection. D’où la suspicion — tenace — d’une tolérance, voire d’un adoubement, du discours de haine par l’État.

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En 2018, lors d’une émission, il a balayé les griefs des Anglophones comme des manipulations et a appelé à un « état d’urgence » dans les deux régions anglophones, avec à la clé des couvre-feux, des perquisitions domicile par domicile et des « raids » pour débusquer les prétendus terroristes. Ces positions font écho à la réponse militarisée des autorités à la crise anglophone, un conflit qui a causé des milliers de morts et déplacé des centaines de milliers de personnes. Des observateurs soulignent que ses mots ne relèvent pas de la simple opinion — ils nourrissent une narration de déshumanisation et de justification de la violence envers un groupe marginalisé.

Dans les rédactions, sur les plateaux baignés de lumière, l’influence d’Ernest Obama a souvent dépassé la simple présentation de l’actualité; ses émissions ont parfois pris des allures de tribune, avec un ton martelé, des silences appuyés, des relances tranchantes… Une manière de faire qui alimente cette zone grise entre information et propagande — et qui s’invite au cœur du débat public.

Résultats publiés avant l’heure, menaces télévisées et soupçons de stratégie d’État

Le 21 octobre 2025, Ernest Obama a publié sur Facebook des résultats présumés de l’élection présidentielle — avant toute proclamation officielle. Le message affiché était le suivant:

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« La vérité de la commission nationale de recensement des votes.
– Paul Biya: 53.66%
– ITB: 35.19%
– Cabral: 3.41%
– Bello: 2.45% »

Une telle publication constitue, au regard de la loi électorale camerounaise, une violation grave: la proclamation des résultats relève exclusivement du Conseil constitutionnel. Et ce, malgré l’avertissement ferme du ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, selon lequel toute personne publiant des résultats de manière anticipée serait arrêtée. Ernest Obama n’a, à ce stade, fait l’objet d’aucune mesure. Dans le même temps, à Garoua, des jeunes ont été interpellés pour avoir réclamé pacifiquement le respect de leur vote. À l’écran comme en ligne, cette dissymétrie alimente l’hypothèse d’un double standard — et l’idée qu’Ernest Obama n’agirait pas en journaliste indépendant, mais comme un porte-voix officieux, voire adoubé par l’État, pour façonner la perception du scrutin et préparer l’opinion à l’acceptation de résultats contestés.

Les menaces contre les voix de l’opposition. Le 19 octobre 2025, lors d’un débat télévisé sur Canal 2 International, Ernest Obama a déclaré: « Le 23 octobre, si Issa Tchiroma conteste les résultats, il sera arrêté. Tous ceux qui manifesteront seront arrêtés, et tout cela sera légal. » Des propos prononcés en direct — sur un plateau très suivi — qui interrogent: où s’arrête la neutralité de la presse, où commence l’intimidation ? Cette rhétorique résonne avec une logique autoritaire, où la peur et la propagande deviennent des instruments de contrôle.

L’État est-il derrière les déclarations d’Obama ? Plusieurs éléments sont avancés pour étayer l’idée d’une coordination possible entre le journaliste et les autorités:

  • Ses programmes reprennent régulièrement les éléments de langage du parti au pouvoir, tout en attaquant l’opposition et la société civile.
  • Les sanctions du CNC (NCC) à son encontre sont brèves et symboliques, signe d’une protection institutionnelle présumée.
  • Son arrestation en 2020 pour un soupçon de détournement à Vision 4 — suivie d’une libération rapide — a ressemblé davantage à une mesure disciplinaire interne qu’à une véritable poursuite judiciaire.
  • Son accès allégué à des données électorales sensibles laisse supposer un privilège d’initié… ou une orchestration délibérée.
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Capture médiatique et crise de redevabilité. Dans un pays gouverné par le même parti depuis plus de quatre décennies, la presse est censée servir de garde-fou démocratique. Or, des voix comme celle d’Ernest Obama transforment, selon les critiques, le journalisme en instrument de domination — la frontière entre information et propagande s’estompe. Lorsque des journalistes attisent la haine, annoncent des arrestations à venir et préemptent la proclamation légale des résultats, ils n’informent plus: ils instrumentalisent l’information. Des pratiques perçues comme une atteinte à la démocratie et un facteur de risques — divisions ethniques, violence encouragée par l’État.

Appel à la reddition de comptes. Des organisations de la société civile, des partis d’opposition et des acteurs de la communauté internationale demandent une enquête transparente sur:

  • La source des « chiffres électoraux » d’Ernest Obama;
  • La tolérance apparente du gouvernement à l’égard des discours de haine;
  • Le rôle des médias pro-régime dans la manipulation de l’opinion publique.

Si les médias camerounais veulent conserver un minimum de crédibilité, une ligne de partage entre journalisme et propagande doit être tracée — et ceux qui la franchissent doivent en répondre.

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