La sophistication toujours plus poussée des armements confère un rôle particulièrement important à des équipementiers dont la santé donne la température de toute une industrie. Bien conscients de leur importance, les équipementiers entendent désormais avoir voix au chapitre.
L’annonce d’un accord finalement conclu entre les motoristes français et allemand Safran et MTU dans le cadre du système de combat aérien du futur constitue une bonne nouvelle pour l’industrie de l’armement au niveau européen. Cette entente indispensable au bon déroulement du programme illustre à quel point les équipementiers sont devenus incontournables dans chaque projet porté par les grandes entreprises du secteur de la Défense.
Si l’Europe politique se cherche dans un contexte difficile, celle de la Défense prend forme peu à peu. Les pays dotés d’une industrie d’armement d’envergure sont de moins en moins réticents à participer à des programmes de dimension européenne. Le lancement du Système de combat aérien du Futur (SCAF) marque certainement une (r)évolution dont les livres d’histoire militaire ne manqueront pas de mettre en exergue. En effet, la France, l’Allemagne et l’Espagne (en attendant peut-être de nouveaux partenaires) commencent à travailler sur un avion de chasse de 5e génération. Le programme va retenir l’attention de la Direction générale de l’armement (DGA) jusqu’à l’horizon 2040. Si des obstacles ne vont pas manquer de surgir au cours des prochaines années, le premier grand point d’achoppement a été dépassé grâce à l’entente entre les motoristes Safran et MTU.
Des équipementiers sur tous les fronts
Les deux fabricants de moteur se sont finalement entendus sur leur rôle respectif avec à la clé la future création d’une société détenue à parts égales. Les tensions initiales entre les deux acteurs ont été prises très au sérieux par les autres industriels et les politiques. En effet, les programmes d’armement nécessitent des entreprises désireuses de collaborer afin de proposer des technologies les plus efficaces possibles, tout en partageant le montant de contrats entre les diverses entreprises des pays partenaires. Difficile en effet d’imaginer un pays se joindre à un programme aussi important sans contreparties industrielles.
Les programmes aéronautiques civils comme militaires sont emblématiques decette tendance. Du cockpit aux missiles, l’électronique est omniprésent et font des équipementiers des partenaires indispensables dont le savoir-faire est attractif parfois au-delà des frontières. Ainsi, Safran a signé début novembre un accord avec le Chinois Colorful Guizhou Airlines afin d’équiper 35 Airbus A360neo. L’accord porte sur des équipements civils, mais le militaire n’échappe pas aux besoins exprimés par des pays étrangers.
MBDA, l’entreprise européenne de missiles, a été sélectionné pour équiper le futur avion de combat coréen Korean Fighter Xperiment. Ce projet mené conjointement par Séoul et Jakarta permet à MBDA d’accroître sa présence en Corée du sud après la vente de près de 300 missiles de croisière Taurus KEPD 350K. Les armées souhaitent se fournir auprès des industriels les plus compétents et cela permet aux équipementiers français de sortir leur épingle du jeu. Des Rafales de Dassault Aviation, aux véhicules blindés de Nexter en passant par les navires de Naval Group, aucun de ces armements qui font la réputation de la France à l’export et sa maîtrise sur les champs de bataille ne peuvent fonctionner sans les technologies développées par les équipementiers. En particulier l’un d’entre eux.
Thales, équipementier incontournable en France et en Europe
L’entreprise est sans conteste possible le leader européen de l’électronique dans les secteurs de l’aéronautique et spatial. Un titre qui se traduit par un chiffre de près de 16 milliards d’euros en 2018 et un objectif de le faire progresser de 3 % à 4 % cette année. Cet objectif ne sera pas atteint après le profit warning émis par Thales le 17 octobre dernier. Le repli des commandes de la division spatiale explique en grande partie un ralentissement qui préoccupe l’ensemble du secteur français de la Défense.
Thales en bonne santé, c’est toute l’industrie française de l’armement qui bénéficie de signaux positifs. Thales en difficulté, ce sont des doutes qui se diffusent chez ses partenaires. « Quand Thales s’enrhume, c’est l’industrie de la défense qui tousse », explique ainsi l’économiste Bruno Alomar sur Les Echos. Cela est d’autant plus vrai que Dassault Aviation détient plus de 24 % de Thales et que ce dernier est le second actionnaire – derrière l’Etat – de Naval Group, le spécialiste français de l’industrie navale de défense. Les relations entre ces entreprises sont étroites et l’Etat joue parfois les grands ordonnateurs, comme lorsqu’il demande par exemple à Thales et Safran de s’intéresser à la vente prochaine du français Photonis. Les technologies mises en œuvre par cette PME bordelaise sont jugées stratégiques par le ministère de la Défense et ce sont donc les entreprises françaises du secteur qui sont appelées pour garder ce petit bijou dans l’escarcelle nationale.
L’Etat remplit, là, parfaitement sa mission, mais se fait étrangement plus discret lorsque ces mêmes grands groupes font concurrence pour décrocher certains contrats. Déjà vexé d’avoir été « oubliée » lors des premières annonces sur le programme SCAF, Thales a par ailleurs décidé de proposer, via sa filiale Thales UK, son sonar 2076 au consortium Saab-Damen, quand bien même ce dernier est en compétition contre Naval Group pour la fourniture de quatre sous-marins aux Pays-Bas. Un moyen de gagner à chaque fois en fournissant des technologies aux deux concurrents ? Peut-être un coup de Trafalgar envers sa participation Naval Group : Thales n’a pas vu d’un bon œil le rapprochement entre le français Naval Group (qu’il détient à hauteur de 35 %) et l’Italien Fincantieri. Les deux entreprises envisagent de créer un « Airbus de mers », ce qui pourrait avoir pour conséquence de diluer la participation de Thales au capital de Naval Group. Surtout, Thales devrait affronter la concurrence de l’équipementier italien Leonardo, venu chasser, dans les bagages de Fincantieri, sur les terres de Naval Group. Une hypothèse honnie par le PDG de Thales, Patrice Caine. Il a menacé face à cette éventualité de récupérer les apports marginaux de système de combat apportée à Naval Group lors de son entrée au capital il y a une décennie, soit une éternité dans ces métiers en constante révolution.
Cette passe d’armes n’est pas restée inaperçue dans l’univers de la Défense et chacun aura compris que les équipementiers sont aujourd’hui des acteurs clés dont la bénédiction semble indispensable pour procéder à de grandes manœuvres. Les règles du jeu se compliquent mais ce sera à l’Etat d’y mettre bon ordre rapidement. Il en va de l’avenir de toute une industrie de défense française qui ne peut que se féliciter d’avoir des donneurs d’ordre et des équipementiers d’un niveau exceptionnel.
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