L’engagement au travail, entendu comme le fait de donner le meilleur de soi-même au service du collectif, serait en crise selon plusieurs sondages et travaux sur le thème de la démission silencieuse. Les entreprises qui savent donner envie à leurs salariés de coopérer disposeraient ainsi d’un avantage notable. À ce sujet, la recherche a montré que le sentiment d’être traité de façon juste (c’est à dire à la fois de recevoir la reconnaissance que l’on mérite, de pouvoir s’exprimer et d’être traité avec respect et empathie) est l’un des moyens les plus efficaces pour favoriser l’implication dans les équipes et la performance
Notre étude récente, publiée dans la revue Social Justice Research cherche à approfondir nos connaissances dans ce domaine. La première question qui se pose consiste à savoir si c’est en favorisant une forme d’épanouissement au travail que le fait d’être traité de manière juste stimule coopération et performance. Les travaux des chercheurs depuis le début des années 2000 montrent en effet que l’épanouissement explique de nombreux comportements en entreprise. C’est un concept riche qui dépasse la notion de bonheur et inclue des dimensions existentielles telles que la maîtrise de son environnement, le développement de soi et ses buts de vie.
Plus de justice, plus d’épanouissement
Nous avons sélectionné 1000 participants de manière à ce qu’ils correspondent à la démographie de la population française en termes de sexe, d’âge, de région et d’origine sociale et professionnelle. Nous leur avons posé des questions sur leur niveau d’épanouissement. Par exemple, nous leur avons demandé s’ils se sentent compétents et capables dans les activités qui sont importantes pour eux. Nous leur avons demandé également d’évaluer dans quelle mesure ils se sentent traités de façon juste au travail.
Les données que nous avons recueillies montrent que lorsque les gens se sentent traités justement, ils s’épanouissent et c’est cet épanouissement qui les motive à coopérer. Nous avons mesuré cela par leur tendance à aider leurs collègues de manière altruiste en cas de besoin, en prenant le temps de s’occuper de leurs problèmes.
Nous avons également observé que cela les poussait à atteindre un niveau de performance plus élevé au travail, par exemple en assumant toutes les responsabilités spécifiées dans leur fiche de poste. En d’autres termes, nous avons réussi à construire et à confirmer un modèle montrant un lien direct d’une part entre la justice et l’épanouissement, d’autre part entre l’épanouissement et les comportements coopératifs et la performance au travail.
Cœurs fermés
La relation vaut-elle néanmoins pour toutes et tous ? Nous nous sommes à cet égard intéressés à une deuxième question. Nos sociétés deviennent de plus en plus matérialistes, entendre par là qu’on a tendance à valoriser les récompenses extrinsèques, telles que le statut social, le prestige et l’argent. Les personnes matérialistes recherchent des biens prestigieux et aiment montrer leur supériorité par exemple en portant des vêtements coûteux.
Il a de plus été démontré qu’elles font preuve de possessivité, de non-générosité et de jalousie. Elles prennent plus souvent des décisions dans leur intérêt personnel que pour coopérer, accordent moins d’importance aux règles éthiques telles que la justice et sont moins heureuses.
Nous avons voulu savoir si les personnes matérialistes réagissent de la même façon que les autres lorsqu’elles sont traitées de façon juste au travail. Nous avons, pour cela, posé des questions à nos enquêtés afin d’évaluer leur niveau de matérialisme, en leur demandant par exemple s’ils accordent de l’importance au fait de porter une montre de marque célèbre.
Il nous est alors apparu que le modèle qui conduit du sentiment de justice vers l’épanouissement et de l’épanouissement vers la coopération et la performance, ne fonctionne pas pour les individus matérialistes.
Vous connaissez peut-être les célèbres paroles de Lao Tseu :
« Si tu cours après l’argent et la sécurité, ton cœur ne s’ouvrira jamais. »
D’après nos données, pour les personnes matérialistes, l’expérience de niveaux élevés de justice au travail n’augmente pas leur épanouissement. Elles ne sont ni plus enclines à travailler mieux ni plus coopératives avec leurs collègues. Elles s’avèrent incapables de bénéficier de la justice au travail.
Une tragédie « perdant-perdant »
Quelles sont les implications de ces résultats ? On pense parfois qu’être juste avec les autres est une pratique gagnant-gagnant, car cela peut soit susciter la réciprocité, soit aider les autres à devenir meilleurs. Notre étude montre que ce type de phénomène a des limites : le matérialisme peut devenir une sorte d’aveuglement qui empêche les individus d’apprécier ce qui est bon et profond dans leur vie et d’y réagir favorablement.
Mais nos résultats n’impliquent pas non plus qu’il soit judicieux de ne motiver les personnes matérialistes que par des récompenses matérielles contingentes. Cela les inciterait en effet à adopter des comportements contraires à l’éthique pour garantir leurs résultats. Cela pourrait également devenir une spirale coûteuse pour l’entreprise. Les salariés matérialistes sont en effet davantage motivés par le fait de gagner toujours plus que par l’équité du partage du gâteau. Enfin cela créerait de fortes inégalités entre collègues et entraverait la coopération. Le matérialisme semble donc être une sorte de tragédie « perdant-perdant ».
Nous devrions plutôt essayer de réduire notre niveau de matérialisme si nous voulons nous épanouir à long terme, par exemple en pratiquant la pleine conscience, qui peut nous aider à devenir plus prosociaux, plus reconnaissants, à réduire notre tendance à envier les autres et plus généralement à nous comparer à eux.
Quant aux entreprises, elles devraient continuer à favoriser des politiques de management juste et participer à diminuer le niveau de matérialisme. Une voie prometteuse consiste à développer des politiques de motivation intrinsèque, qui mettent l’accent sur l’intérêt des missions et des tâches en elles-mêmes, et pas sur de potentielles récompenses individuelles et extrinsèques. Lorsque les salariés sont bien rémunérés et reconnus de façon stable et non pas en fonction de leurs résultats, ils peuvent alors se concentrer sur ce qui est important : s’épanouir, s’entraider et réussir ce qu’ils entreprennent.
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