Le Premier ministre français, François Bayrou, a assuré qu’il soutiendrait une enquête sur des décennies d’abus présumés dans une école catholique, après avoir été accusé par la gauche d’avoir induit le Parlement en erreur. Il avait en effet affirmé ne pas avoir été au courant de l’affaire lorsqu’il était élu local et ministre de l’Éducation.
La pression sur Bayrou s’est intensifiée lundi après qu’un avocat de sa ville natale, Pau, a demandé l’ouverture d’une enquête pour « entrave à la justice ».
Bayrou a déjà survécu à plusieurs motions de censure depuis son arrivée à Matignon à la mi-décembre. Mais il est désormais sous le feu des critiques en raison d’allégations d’abus physiques et sexuels au sein du pensionnat catholique Notre-Dame de Bétharram, situé dans les Pyrénées, où il avait scolarisé plusieurs de ses enfants.
En 1996, alors qu’il était ministre de l’Éducation, un élève a perdu l’audition d’une oreille après avoir été giflé par un surveillant. Ce dernier a ensuite été condamné.
En 1998, un ancien directeur de l’établissement a été placé en garde à vue pour le viol présumé d’un garçon de 10 ans dans les années 1980. Relâché peu après, il a été retrouvé mort dans le Tibre, à Rome, deux ans plus tard.
L’an dernier, après les témoignages recueillis par l’ancien élève Alain Esquerre, la justice a lancé une enquête sur plus de 100 cas d’abus qui auraient eu lieu entre les années 1970 et 1990. En novembre, Esquerre déclarait sur France 3 avoir reçu de nouveaux témoignages d’agressions jusqu’en 2016.
« Un nombre colossal de victimes reste dans l’ombre », a-t-il affirmé.
Une enquête pour entrave à la justice
Lundi, l’avocat Jean-Louis Blanco a déposé une demande d’enquête pénale après les déclarations d’un gendarme ayant enquêté sur le directeur accusé de viol en 1998. Dans l’émission Sept à Huit, ce dernier a affirmé que Bayrou était intervenu auprès du procureur général de Pau à l’époque pour peser sur la procédure judiciaire.
« J’ai fait tout ce que j’ai pu »
La semaine dernière, le site d’investigation Mediapart a révélé que Bayrou, maire de Pau depuis 2014, était informé des abus dès les années 1990 et qu’il avait été alerté à plusieurs reprises : deux fois en 1996 et une fois en 1998.
Le média affirme que Bayrou, catholique pratiquant, a menti pour protéger l’école.
Mardi dernier, devant l’Assemblée nationale, il a pourtant affirmé n’avoir « jamais été informé à l’époque » de telles plaintes.
Samedi, il a rencontré Esquerre et d’autres victimes présumées à la mairie de Pau. À l’extérieur, une dizaine de manifestants réclamaient sa démission.
« J’ai fait tout ce que j’ai pu quand j’étais ministre », a déclaré Bayrou à la presse après trois heures d’échange. « J’ai fait tout ce que je pensais devoir faire après ne plus l’être. »
Il a précisé qu’à la suite de la plainte de 1996, il avait demandé une inspection de l’établissement. Il a aussi annoncé son intention de solliciter des magistrats supplémentaires pour mener une enquête approfondie et d’examiner des solutions pour les anciens élèves dont les plaintes sont prescrites.
Les victimes doivent prochainement rencontrer un haut fonctionnaire ayant dirigé en 2021 une enquête sur les abus commis par le clergé en France entre 1950 et 2020.
Esquerre a confié avoir attendu 40 ans avant d’obtenir une réaction des autorités et a remercié Bayrou d’avoir été « attentif » à leurs témoignages.
« Le scandale de Bétharram concerne des violences physiques, des actes de cruauté, des humiliations, des attouchements et des viols sur des enfants de 8 à 13 ans, commis par 26 adultes – prêtres, directeurs et surveillants laïcs », a-t-il précisé.
Des appels à la démission
Mais les explications du Premier ministre ne convainquent pas l’opposition de gauche.
Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, estime que si Bayrou a contribué à faire taire l’affaire pour protéger Notre-Dame de Bétharram, « alors en conscience, il doit démissionner ».
Il juge que les déclarations du Premier ministre devant le Parlement sont au mieux confuses, au pire mensongères.
« Il affirme ne pas avoir été informé et pourtant, c’est lui-même qui a demandé un rapport en 1996. Cela laisse planer un doute sur ce qu’il savait ou ne savait pas », a-t-il déclaré sur FranceInfo.
L’épouse de Bayrou donnait des cours de catéchisme dans l’établissement. Faure s’interroge sur une éventuelle volonté du Premier ministre de protéger l’institution au détriment des élèves en raison des liens personnels qu’il entretenait avec elle.
Il réclame l’ouverture d’une enquête parlementaire ou judiciaire.
La France insoumise et les écologistes demandent eux aussi la démission de Bayrou.
Le gouvernement est fragilisé depuis les élections anticipées de juillet dernier, qui n’ont pas permis de dégager une majorité claire. Bayrou doit souvent recourir à des mesures constitutionnelles pour faire passer ses lois sans vote à l’Assemblée.
En février 2023, son parti centriste, le MoDem, a été condamné pour détournement de fonds européens afin de financer des emplois en France en 2017. Toutefois, la justice a estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour démontrer que Bayrou était au courant du montage, ce qu’il a toujours nié.

