Alors que Bruxelles s’apprête à dévoiler sa feuille de route climatique pour 2040, le recours aux crédits carbone internationaux sème la discorde. Le comité scientifique consultatif de l’Union européenne tire la sonnette d’alarme et exhorte la Commission à ne pas sacrifier l’ambition climatique sur l’autel de la facilité comptable.
Un avertissement sans détour
Lundi, les principaux conseillers scientifiques de l’UE sur le climat ont publiquement fustigé le projet, désormais probable, de permettre aux États membres d’utiliser des crédits carbone générés à l’étranger pour atteindre les objectifs de réduction des émissions. Pour ce comité indépendant, mandaté légalement pour guider la politique climatique de l’Union, l’objectif de -90 % d’émissions d’ici à 2040 ne peut être atteint qu’en agissant sur le sol européen.
« L’intégrité de l’objectif domestique ne doit en aucun cas être affaiblie par des actions internationales », a insisté Ottmar Edenhofer, président du comité, face à la presse.
Un compromis politique qui fait grincer des dents
Portée par Ursula von der Leyen et ses responsables climat, Wopke Hoekstra et Teresa Ribera, la proposition de réduire de 90 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2040 devait être une pierre angulaire du Pacte vert européen. Mais plusieurs États membres — dont l’Allemagne, la France et la Pologne — ont exprimé des réserves.
Résultat : Hoekstra a repoussé la présentation officielle de la législation, désormais attendue le 2 juillet, le temps d’explorer une alternative. Parmi les options sur la table : autoriser le recours aux crédits carbone internationaux pour alléger la pression sur les efforts domestiques. Une orientation qui hérisse les scientifiques.
« Le comité consultatif ne recommande pas l’usage de crédits internationaux pour remplacer les réductions nationales dans le cadre de l’objectif 2040 », peut-on lire noir sur blanc dans leur rapport de 60 pages publié lundi.
Crédits carbone : un mirage dangereux ?
En clair, si l’UE décide d’acheter des crédits à l’étranger, cela ne doit venir qu’en complément, jamais en remplacement, des efforts internes. Les scientifiques ne cachent pas leur crainte : ces crédits pourraient devenir un prétexte pour ralentir la transformation écologique du continent.
« Vous pouvez le faire, mais pas au prix d’un relâchement des objectifs nationaux », martèle Edenhofer.
Les experts soulignent par ailleurs que les dispositifs passés de compensation carbone ont régulièrement échoué à garantir des réductions d’émissions réelles. Malgré un cadre revu sous l’égide de l’ONU, la crédibilité de ces mécanismes reste sujette à caution.
Une alerte inédite
Jamais encore le comité scientifique ne s’était exprimé de manière aussi claire et directe en plein débat politique. Bien que la critique reste mesurée dans la forme — aucune attaque frontale contre la Commission ou les États membres —, la portée de ce rapport est inédite.
Et pour cause : les précédentes recommandations du comité ont souvent pesé dans la balance. En 2023, c’est lui qui avait suggéré une réduction des émissions de 90 à 95 % par rapport aux niveaux de 1990 — base sur laquelle s’est appuyée la Commission pour construire sa proposition initiale.
« L’objectif de 90 à 95 % recommandé par le comité est formulé en termes exclusivement domestiques. C’est la seule trajectoire crédible, économiquement viable et réaliste pour parvenir à la neutralité carbone en 2050 », insiste le rapport.
L’Europe capable de relever le défi
Malgré un contexte géopolitique tendu — guerre en Ukraine, inflation, concurrence économique féroce — les scientifiques affirment qu’il est tout à fait faisable pour l’UE d’atteindre cet objectif sans s’appuyer sur des crédits étrangers.
Mieux : y parvenir par l’action domestique serait un levier puissant pour la compétitivité future du continent, via l’innovation technologique, la sortie des énergies fossiles et l’investissement dans les filières d’avenir.
Bruxelles à l’écoute, mais pas encore convaincue
La Commission européenne a réagi avec prudence, déclarant « accueillir favorablement » les contributions du comité consultatif. Mais rien ne dit que ces recommandations pèseront suffisamment face aux États membres en quête de flexibilité.
Edenhofer, lui, reste ferme : « Un objectif de 90 à 95 % est un objectif domestique. Point final. »
Reste à voir si cet appel à la rigueur scientifique pèsera face aux compromis politiques. Une chose est sûre : à l’heure où la crédibilité climatique de l’Union se joue sur la scène internationale, la tentation du crédit carbone pourrait coûter bien plus cher qu’elle ne le laisse croire.



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