Alors que l’Union européenne s’apprête à fixer ses nouveaux objectifs climatiques à l’horizon 2035 et 2040, la France multiplie les manœuvres en coulisses pour en différer la discussion. Une posture qui fait grincer des dents à Bruxelles et qui pourrait, à terme, compromettre la crédibilité de l’UE sur la scène climatique mondiale, dix ans après la signature de l’Accord de Paris.
Une position ambiguë qui interroge
Officiellement, Paris nie toute volonté de dissocier les deux échéances. Mais selon plusieurs diplomates européens, la France chercherait bien, en coulisses, à déconnecter les discussions sur les objectifs climatiques de 2035 et de 2040. Cinq hauts responsables de quatre pays membres, interrogés par Politico, confirment que l’idée a bien été avancée lors de réunions privées, et que le président Emmanuel Macron compte soulever la question lors du sommet européen de ce jeudi à Bruxelles.
« La France mène cette initiative », confie l’un d’eux, ajoutant que ce découplage, loin d’être un simple ajustement technique, pourrait avoir des conséquences concrètes sur les engagements internationaux de l’UE.
Un recul aux lourdes conséquences
La proposition française s’inscrit dans un contexte tendu : la Commission européenne doit formuler une contribution climatique (ou NDC) pour 2035 d’ici septembre, en amont de la COP30 au Brésil. Ce jalon est crucial, car il permettra de mesurer l’ambition collective à l’échelle mondiale. Faute de quoi, l’Union risquerait de manquer le coche — une déconvenue diplomatique, d’autant plus gênante qu’elle avait exhorté les autres pays à respecter les délais.
D’après les premières estimations, la Commission vise un objectif de réduction des émissions de 90 % d’ici 2040. Pour 2035, le scénario le plus logique consisterait à adopter une trajectoire intermédiaire, soit une baisse de 72,5 %. Or, en dissociant les deux échéances, certains États comme la Pologne ou la Hongrie, rejoints désormais par la France, espèrent imposer un objectif plus bas pour 2035 — possiblement autour de 66 %, en se basant uniquement sur la trajectoire entre 2030 et 2050.
« Ce serait un très mauvais signal pour le reste du monde », alerte un autre diplomate européen.
Paris fragilise l’unité européenne
La posture française fait tiquer au sein des institutions. Jusqu’à présent, la majorité des États membres et la Commission plaidaient pour une vision cohérente et conjointe des deux échéances, en vue de présenter un front uni lors des négociations internationales. La sortie de la France tombe mal, alors que le leadership climatique européen est déjà fragilisé par le retrait américain et les tensions géopolitiques.
Un responsable de la Commission déplore d’ailleurs le calendrier serré, estimant que l’exécutif européen aurait dû présenter l’objectif 2040 dès le mois de mars. Mais il s’étonne que Paris, pays hôte de l’Accord de 2015, se range désormais du côté des plus frileux : « En général, quand on parle de l’Accord de Paris, les Français se redressent sur leur chaise. C’est leur fierté. »
Paris cherche à ménager les industriels
Du côté français, on temporise. « Notre objectif n’est pas de dissocier les cibles de 2035 et 2040 », assure un responsable du ministère de la Transition écologique, tout en refusant de commenter les discussions en cours. Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, préfère rappeler la nécessité d’un équilibre : « Décarbonation et compétitivité doivent aller de pair. Avant de se lancer vers de nouveaux objectifs, il faut s’assurer que l’on dispose des bons outils et d’un accompagnement concret pour nos entreprises. »
Un discours qui fait écho aux revendications de pays comme la Hongrie ou la Pologne, qui dénoncent un calendrier trop serré et jugent que les États devraient d’abord se mettre d’accord sur l’objectif de 2035, et remettre à plus tard celui de 2040.
Une pression croissante avant la COP30
Le risque d’un retard dans la remise des objectifs pour 2035 est d’autant plus préoccupant que la COP30, qui se tiendra en novembre au Brésil, repose largement sur les NDC des grandes puissances. Si l’UE ne parvient pas à soumettre sa feuille de route à temps, elle perdra l’opportunité d’influencer les autres grands émetteurs, notamment la Chine. « Ce serait une humiliation », lâche un haut diplomate.
La Pologne, qui assure actuellement la présidence tournante du Conseil de l’UE, a mis le découplage sur la table lors de la réunion des ministres de l’Environnement la semaine dernière. Mais les soutiens sont restés très minoritaires. Le Danemark, qui prendra le relais de la présidence dès la semaine prochaine, a d’ores et déjà annoncé qu’il privilégiera un objectif 2035 directement dérivé de celui de 2040.
Reste à savoir si Emmanuel Macron persistera dans sa stratégie lors du sommet européen. Car à force de vouloir gagner du temps, la France pourrait bien affaiblir le poids de l’Europe dans la bataille climatique — et entamer sa propre crédibilité.

