Ce que les féministes doivent aux ouvrières de Glasgow

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Ce que les féministes doivent aux ouvrières de Glasgow

Il y a plus de 120 ans, les ouvrières de Glasgow, en Écosse, ont œuvré pour faire progresser les droits des femmes : en s’imposant à l’usine, elles ont, petit à petit, cassé les codes victoriens de la féminité et permis à leurs congénères de gagner en visibilité dans la sphère du travail, puis dans la société.

À l’époque victorienne (1837-1901), entre leur quotidien de l’usine et leurs rêves d’indépendance, en véritables pionnières, elles semblent avoir ouvert la voie à un combat qui allait modifier profondément la condition féminine.

Pour comprendre le statut de ces travailleuses, il faut se replonger dans la société chrétienne et patriarcale de Glasgow des années 1850 à 1900 : la féminité y est appréhendée religieusement, comme un cadeau tantôt divin, tantôt maléfique.

L’Ange du foyer

La femme victorienne idéale – immortalisée par le poète Coventry Patmore avec l’expression « l’Ange du foyer » – est docile, soumise, délicate et innocente. Toute femme dont le comportement s’écarte de cet idéal de féminité se voit donc considérée comme un ange déchu, une fille perdue.

Elle est enfermée dans son rôle de mère et d’épouse, l’accès à la sphère publique et au monde professionnel étant l’apanage des hommes. Mais dans cette ville si fortement marquée par la pauvreté, il existe une exception : l’ouvrière de l’industrie textile.

La femme de Coventry Patmore, Emily, modèle de L’Ange de la maison, par le peintre John Everett Millais.
John Everett Millais

Forcée de contribuer aux revenus du ménage, elle brise les codes de la morale en allant travailler. Elle se soustrait ainsi partiellement aux règles pesantes qui pèsent sur son genre.

L’ouvrière de l’industrie textile est une actrice majeure de la révolution industrielle écossaise, qui atteint son apogée à l’époque victorienne.

Glasgow, cœur industriel de l’Écosse

Jusque dans les années 1860, filatures, ateliers de tissage, teintureries et ateliers de confection dominent le paysage urbain et le marché du travail féminin. Glasgow est alors le cœur industriel de l’Écosse, grâce à ses ressources – charbon, eau – et à son statut de port maritime qui facilite les exportations et importations mondiales.

Mais alors que les États-Unis sont les uniques fournisseurs de coton des industries textiles glasvégiennes, la Guerre Civile américaine (1861-1865) entraîne une rupture des liens commerciaux et plonge un grand nombre de ces industries dans la faillite.

Ruelle du quartier ouvrier de Saltmarket, 1866. Les conditions de vie des pauvres à Glasgow, ville surpeuplée, étaient à l’époque considérées comme quasiment les pires du Royaume-Uni.
Thomas Annan

Les ouvrières continuent cependant à travailler pendant cette période. Comme en témoignent les archives municipales, la ville compte 403 120 habitants en 1861, dont 58 % de femmes. Et parmi elles, 65 % sont des femmes actives, aux trois quarts embauchées par les industries textiles, comme en attestent les archives municipales de la ville.

Il faut s’imaginer les ouvrières s’adonnant à l’effilochage, au cardage, à l’étirage du coton, au bobinage, au canetage et à la surveillance des machines légères. Autant de termes aujourd’hui oubliés mais qui désignaient des gestes techniques très précis. Petites mains du règne du coton, elles participaient à toutes les étapes de la création des linges : de la fibre naturelle au fil, du fil à son tissage, du tissage à la couture des vêtements.

Mais l’usine est un univers aux valeurs masculines au sein duquel la présence féminine offusque les hommes, qui sont pourtant en infériorité numérique. Inquiets de voir leur domination se dissoudre dans les rouages de la technologie, ces derniers cherchent à soumettre les ouvrières à leur autorité, en les assignant aux postes de subordonnées.

Au XIXe siècle, la technologie transforme durablement la nature du travail. L’utilisation des machines est de plus en plus facile et donc de plus en plus accessible aux femmes et aux enfants. Dans les ateliers de tissage par exemple, l’introduction des métiers à tisser automatiques réduit la force physique nécessaire à leur fonctionnement. Les machines à coudre Singer sont arrivées en tout début des années 1850, et leur utilisation dans les ateliers de confection du quartier de Maryhill constitue aussi une avancée majeure pour les couturières qui peuvent alors produire des pièces huit fois plus rapidement qu’à la main.

Les ouvrières, « femmes machines » ensorcelées

Bien que la mécanisation améliore la productivité et facilite le travail des femmes, l’association des femmes et des machines suscite un débat houleux. Si pour l’ouvrier les outils manuels représentent le prolongement du corps, la machine représente quant à elle une « étrangeté organique ». Associée à cette étrangeté, la féminité relève dès lors du maléfice et provoque l’effroi chez les hommes.

Utilisant 10 heures par jour les machines les plus légères et qui requièrent les gestes les plus répétitifs, les ouvrières ont l’allure de robots. Contre la froideur et la dureté du métal, leurs corps suivent la cadence et reproduisent instinctivement les mêmes mouvements. Aux yeux des hommes qui eux occupent bien souvent les postes de surveillants et de contremaîtres, les ouvrières sont alors transformées en « femmes machines », ensorcelées et désincarnées.

Toutefois, ces femmes automates possèdent encore une vague lueur d’humanité : leur sexualité. Chez les couturières, elle s’exprime par le perpétuel mouvement des jambes et du pied sur la pédale qui, dit-on, est source d’excitation.

Comme suggéré par le député français Charles Benoist, expert du sujet à l’époque (1861-1936), la mixité hommes-femmes, le manque d’intimité, la chaleur que dégagent les chaufferies au charbon et l’humidité ambiante au sein des ateliers de tissage et les filatures de France et de Grande-Bretagne, exacerberaient les passions.

Le patronat se demande alors : comment protéger l’homme de cette femme tentatrice ? Pour garantir la discipline, il semblerait que la solution soit la division des tâches selon les genres et une surveillance stricte des ouvrières. Afin d’éviter les comportements aguicheurs ou inconvenants, elles ne doivent en aucun cas se soustraire à leurs tâches par quelques distractions telles que le bavardage.

Cette imposition physique et morale permet pour les employeurs de l’époque demaîtruser la « femme machine et sa sensualité maléfique ». Les hommes se pensent tels des inquisiteurs ; la machine devient bûcher ; l’ouvrière est ainsi psychiquement condamnée à la mort, par subordination.

Garantir aux hommes le monopole des machines

Au XIXe siècle, soutenir la division sexuelle au travail, c’est garantir aux hommes le monopole des machines et leur réserver l’accès aux emplois qualifiés et mieux rémunérés. À l’époque victorienne, les femmes perçoivent en moyenne entre un tiers et la moitié du salaire des hommes. Le montant du salaire est calculé en fonction de la quantité de travail fourni et du niveau de qualification.

Prédisposées au mariage et à la maternité, elles ont un accès limité à la formation professionnelle et se retrouvent contraintes d’occuper des postes non qualifiés et à faible responsabilité.

La communauté scientifique estime à l’époque que les femmes sont dépourvues de l’imagination nécessaire aux tâches créatives et aux travaux de finition.

Qui plus est, la sécurisation, dans les années 1850, des machines utilisées par les femmes et les enfants devient obligatoire afin de prévenir les accidents. Les femmes sont donc écartées des machines les plus dangereuses, mais aussi les plus complexes et les plus productives.

Majoritaires en nombre à Glasgow (entre 52 et 54 % de femmes employées entre 1850 et 1900) les femmes doivent faire face à la compétitivité, à la précarité et aux fins de mois difficiles.

De l’inégalité à la prostitution

Beaucoup d’entre se tournent alors vers l’économie informelle, très souvent liées aux tâches domestiques, comme la garde d’enfants et la couture. Certaines intègrent aussi le milieu de la prostitution. Cette question suscite toujours le débat parmi les historiens.

Si les ouvrières travaillaient douze heures par jour, comment pouvaient-elles trouver le temps pour cette activité ? Et si ces actes se produisaient sur leur lieu de travail, alors, ne s’agissait-il pas en réalité de harcèlement sexuel ?

La société victorienne de Glasgow ne reconnaît évidemment pas le harcèlement sexuel qui ne fait donc l’objet d’aucune mesure judiciaire. Dans ce type de situation, on protège l’intégrité masculine : la faute à l’ouvrière et à sa nature provocatrice.

Les femmes hésitent à témoigner, de peur de se faire licencier. Lorsque des agressions sexuelles se produisent, elles sont sans ressource et livrées à elles-mêmes. Marginalisées, elles deviennent les parias de la société. Main-d’œuvre peu onéreuse et inépuisable, l’ouvrière victorienne incarne – comme l’exprime si bien l’historienne Judith Walkowitz – le « symbole de l’exploitation industrielle ».

De la contrainte ouvrière à la suffragette libérée

Dans ce contexte qui d’autre que les ouvrières des industries textiles glasvégiennes sont mieux placées pour dénoncer le quotidien des femmes au travail et revendiquer leurs droits ?

Dès les années 1860 les ouvrières des usines de Glasgow ont fait entendre leurs voix afin de dénoncer ces conditions de travail iniques. Ellen Johnston, poétesse, est l’une des rares ouvrières du textile à avoir témoigné sur sa propre expérience de vie. Dans ses œuvres publiées en 1867, elle décrit le travail à l’usine, les abus sexuels, sa grossesse illégitime et sa tentative de suicide.

Femme déchue malgré elle, elle raconte le contraste entre la froideur de sa position de victime et la chaleur romancée du monde ouvrier.

D’autres comme elles, deviennent peu à peu muses des philanthropes et des féministes de la classe moyenne représentées par exemple par la femme politique Flora Drummond.

À la fin des 1860, le déclin de l’industrie textile plonge de nombreuses ouvrières dans la précarité. Victimes du chômage et de la misère sociale, elles viennent alors grossir les rangs des militantes pour l’égalité hommes-femmes au travail, aux côtés des féministes de la classe moyenne.

Elles sont pour la plupart membres des mouvements Scottish Women’s Co-Operative Guild et Glasgow and West of Scotland Association for Women’s Suffrage.

Emmeline Pankhurst (1858-1928), l’une des initiatrices du mouvement des suffragettes, s’adresse à la foule à Trafalgar Square, à Londres, le 11 October 1908.
AFP

De nos jours, le combat pour l’émancipation des femmes en Grande-Bretagne est couramment associé à la militante anglaise Emmeline Pankhurst, leader du mouvement L’union Politique et Sociale des Femmes qui, à l’aube du XXe siècle, s’impose comme le mouvement féministe le plus influent au Royaume-Uni.

Désignées à partir de 1903 par le nom de suffragettes, ces femmes sont aussi nourries par les mouvements impulsés par les ouvrières.

Ensemble, elles ont contribué à la lutte pour l’obtention du droit de vote en Grande-Bretagne, en 1918. Elles ont posé ainsi les jalons d’une nouvelle perception de la femme : de l’ouvrière recluse, diabolisée, méprisée, à la femme forte et indépendante.


L’autrice effectue sa thèse sous la direction de Véronique Molinari, laboratoire ILCEA4, école doctorale LLSH, université de Grenoble.

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