Les inégalités de santé entre les populations aux États-Unis ne sont pas nouvelles, mais une récente étude publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA Network) révèle un écart bien plus alarmant qu’on ne le pensait jusqu’ici. En s’appuyant sur des données auto-déclarées, les chercheurs démontrent que l’espérance de vie des Amérindiens et Autochtones d’Alaska (AI/AN) est nettement inférieure à celle du reste de la population américaine… et que les chiffres officiels minimisent fortement cette réalité.
Une espérance de vie bien en dessous de la moyenne nationale
L’étude, issue de la cohorte nationale Mortality Disparities in American Communities (MDAC), repose sur l’analyse de plus de 4,1 millions de personnes recensées en 2008 et suivies jusqu’en 2019, dont environ 30 500 s’identifiaient exclusivement comme AI/AN.
Résultat ? L’espérance de vie des individus AI/AN non hispaniques s’élève à 72,7 ans, soit 6,5 ans de moins que la moyenne américaine, qui atteint 79,2 ans. Pire encore, l’écart ne cesse de se creuser : il est passé de 4,1 ans entre 2008 et 2010 à 8 ans entre 2017 et 2019. Des chiffres qui traduisent un véritable effondrement sanitaire au sein de ces communautés.
Des statistiques officielles biaisées
Si cet écart était déjà préoccupant, ce que pointe surtout l’étude, c’est la sous-estimation systémique de la mortalité chez les populations autochtones. En cause : une mauvaise classification raciale sur les certificats de décès. En clair, de nombreuses personnes autochtones décédées ne sont pas identifiées comme telles dans les registres de l’état civil.
Selon les données du MDAC, seuls 59 % des AI/AN auto-identifiés sont reconnus comme tels sur leur certificat de décès. Ce taux chute à 39,8 % lorsqu’il s’agit de personnes s’identifiant à la fois comme AI/AN et appartenant à une autre ethnie. En moyenne, cela signifie que les décès autochtones sont largement invisibilisés dans les statistiques nationales.
La conséquence est frappante : alors que les données officielles des CDC indiquent une mortalité seulement 5 % plus élevée chez les AI/AN que dans la population générale, les chiffres corrigés par l’étude du JAMA Network révèlent une surmortalité de 42 %.
Une « disparition statistique » des peuples autochtones
Cette distorsion a des conséquences lourdes : en sous-estimant la mortalité des AI/AN, les politiques publiques risquent de passer à côté de besoins de santé spécifiques, pourtant urgents. L’étude parle d’ailleurs de « statistical erasure », autrement dit d’un effacement numérique des peuples autochtones dans les données vitales du pays.
Les causes de décès les plus touchées par cette sous-déclaration sont les maladies cardiovasculaires et les cancers, alors que les décès liés à la violence, aux drogues ou à l’alcool semblent mieux recensés. Une dichotomie qui soulève des questions sur les biais implicites dans l’enregistrement des décès et la perception des populations concernées.
Des vies raccourcies, un enjeu de justice sanitaire
Au-delà des chiffres, ce rapport met en lumière une réalité dramatique : celle de communautés entières dont les conditions de vie, d’accès aux soins, et les déterminants sociaux de santé restent profondément défavorisés. Et dont la souffrance est encore plus difficile à combattre quand elle n’apparaît même pas correctement dans les données.
Cette étude pose donc une question essentielle : comment améliorer les politiques de santé publique si les données de base sont faussées ? La réponse, pour les chercheurs, passe par une meilleure prise en compte de l’auto-identification raciale et ethnique dans les systèmes d’état civil, ainsi qu’un engagement plus fort pour lutter contre les inégalités raciales en santé.
En rétablissant la vérité des chiffres, le JAMA Network met en lumière un angle mort des statistiques nationales. Et rappelle, chiffres à l’appui, qu’il reste encore un long chemin à parcourir pour garantir l’équité en matière de santé aux États-Unis.



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