Dans un climat politique déjà sous haute tension, les autorités togolaises ont annoncé lundi soir la suspension, pour une durée de trois mois, des diffusions de RFI et France 24, deux médias publics français. En cause : un supposé manque d’impartialité dans leur couverture de l’actualité nationale. Une décision qui suscite une vive inquiétude quant à l’état de la liberté d’informer dans le pays.
La HAAC dénonce un traitement “biaisé” de l’actualité togolaise
Dans un communiqué au ton ferme, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) justifie cette suspension par « des manquements répétés, déjà signalés et rappelés de manière formelle, en matière d’impartialité, de rigueur et de vérification de l’information ».
Selon l’instance de régulation, plusieurs émissions récentes auraient relayé des informations « inexactes, biaisées et même contraires aux faits établis », ce qui aurait, toujours selon la HAAC, nui « à la stabilité des institutions républicaines et à l’image du pays ». La HAAC n’a cependant donné aucun exemple concret d’émission ou de reportage problématique.
« La liberté de la presse ne saurait être synonyme de désinformation ou d’ingérence », conclut le communiqué, dans une formule qui tranche avec la gravité de la mesure.
France Médias Monde exprime sa “surprise”
La direction de France Médias Monde, maison mère de RFI et France 24, s’est déclarée « surprise d’apprendre la suspension de leurs diffusions, sans aucun avertissement préalable ».
Dans une déclaration officielle, le groupe rappelle son attachement « indéfectible aux principes éthiques du journalisme » et renouvelle son soutien aux équipes sur le terrain, « qui s’efforcent chaque jour de produire une information rigoureuse, indépendante, vérifiée, impartiale et équilibrée, dans le respect des engagements signés avec la HAAC ».
Une attaque “grave” contre la liberté de la presse
Pour Reporters sans frontières, cette décision représente un “grave recul pour la liberté de la presse au Togo”. Camille Montagu, responsable du bureau Afrique subsaharienne de l’organisation, déplore une mesure « disproportionnée » : « Suspendre deux médias internationaux, qui ont couvert avec professionnalisme les récents développements politiques du pays, ne fera pas disparaître les tensions qui traversent actuellement le Togo », affirme-t-elle sur RFI.
Cette suspension intervient dans un contexte explosif. Le président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, fait face à une vague de contestation après une réforme constitutionnelle controversée, que ses opposants qualifient de véritable “coup d’État constitutionnel”, puisqu’elle pourrait lui permettre de se maintenir au pouvoir au-delà de 2030.
Une société civile sous pression
Alors que la crise politique s’enlise, les appels à la désobéissance civile se multiplient. Plusieurs partis d’opposition, dont l’ANC et les FDR, ainsi que des organisations de la société civile, ont exhorté jeudi le chef de l’État à “rendre le pouvoir au peuple togolais”, et appellent à des actions de résistance à partir du 23 juin.
Le climat s’est encore tendu début juin, après l’interpellation de dizaines de manifestants à Lomé. La police avait dispersé les rassemblements à coups de gaz lacrymogène, notamment près du palais présidentiel. Si le gouvernement a affirmé avoir relâché une cinquantaine de personnes, plusieurs autres restent toujours en détention.
Le procureur de la République a, de son côté, qualifié ces manifestations de tentative de “révolte contre les institutions”.
Appels au dialogue, mais les tensions persistent
Fabrice Petchez, président de l’Observatoire togolais des médias, a réagi en soulignant qu’il comprenait la décision de la HAAC, sans pour autant l’approuver : « Nous espérons qu’un dialogue pourra s’ouvrir rapidement entre les médias concernés et les autorités pour rétablir les conditions d’un traitement pluraliste de l’actualité. »
Mais depuis plusieurs semaines, les réseaux sociaux sont le théâtre d’un climat de crispation généralisée. Et avec des manifestations anti-pouvoir prévues dans les jours à venir, la suspension de RFI et France 24 risque bien d’amplifier encore le fossé entre les autorités togolaises et une partie de l’opinion publique.

